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Increvables anarchistes

Le jeudi 16 mars 2006.

Les anarchistes ont eu à choisir, lors de chaque affrontement opposant le mouvement ouvrier aux forces réactionnaires, entre deux options : rester sur des positions intransigeantes — quitte à s’isoler, se condamner à l’impuissance et encourir l’accusation infamante d’avoir déserté le combat contre l’ennemi de classe — ou bien s’allier avec ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » et prendre le risque de la compromission, voire de la trahison. Le livre de Louis Mercier Vega témoigne des attitudes devant la guerre des militants libertaires en 1939-1941 et de leurs débats autour de l’éternelle question : entre deux maux, faut-il choisir le moindre ?

Au siècle des nationalismes (1792-1918) succède celui des idéologies. « L’entre-deux-guerres » voit la carte de l’Europe se couvrir progressivement de régimes totalitaires. La Russie bolchevique d’abord (1918), puis l’Italie fasciste (1924), tandis que les dictatures antisémites infestent l’Est du continent. Le triomphe de Hitler en Allemagne (1933), l’Anschluss de l’Autriche (1938), la victoire de Franco en Espagne (1939), précédée par celle de Salazar au Portugal (1932) et, enfin, l’invasion de la Tchécoslovaquie (1939) réduisent à une peau de chagrin l’espace européen démocratique dans lequel refluent les militants libertaires rescapés. Trois camps se préparent dès lors à une nouvelle conflagration mondiale : le national-socialisme flanqué de ses satellites fascistes, l’URSS stalinienne, et les démocraties capitalistes.

Après son écrasement en Russie et en Ukraine (1918-1921), le mouvement libertaire, malgré le courage de ses militants, n’avait pas pesé lourd dans les affrontements entre les trois idéologies dominantes jusqu’à ce que la Révolution espagnole éclate en juillet 1936. Les anarchistes de toutes nationalités, dont Louis Mercier Vega, croient leur heure enfin arrivée et accourent pour s’enrôler dans les milices de la puissante CNT-AIT, qui domine alors le camp républicain. Mais l’armée fasciste, appuyée par l’Italie et l’Allemagne, progresse. Fin 1936, elle occupe déjà la moitié du territoire espagnol. Faut-il militariser les milices, participer au gouvernement républicain et reporter à plus tard la révolution sociale, accusée de tous les maux par les staliniens ? Les dirigeants de la CNT choisissent de jouer l’alliance républicaine, allant jusqu’à accepter les portefeuilles ministériels de la Santé et de la Justice (« le plumeau et la serpillière »). Quand l’inéluctable affrontement entre les milices ouvrières et les forces armées du gouvernement républicain éclate à Barcelone, en mai 1937, Louis Mercier Vega, alors en France pour organiser le soutien à la Révolution espagnole, demande que les colonnes cénétistes quittent le front d’Aragon et descendent sur Barcelone afin d’empêcher l’écrasement du mouvement révolutionnaire. Les ministres de la CNT, eux, appellent à déposer les armes. La révolution est vaincue : les milices perdent rapidement le peu d’autonomie qui leur reste, les entreprises autogérées sont reprises en main et les collectivités démantelées, tandis que les militants libertaires tombent par dizaines sous les balles du KGB. Moins de deux ans plus tard (février 1939), les débris de l’armée républicaine se réfugient en France où le gouvernement de la république les fait interner dans des camps.

La tragédie de la révolution espagnole et l’échec de la stratégie de « front républicain » vont fortement peser sur les attitudes des anarchistes face à la guerre entre l’Allemagne hitlérienne et les démocraties occidentales alliées à la Pologne (rappelons que Hitler et Staline signent le pacte germano-soviétique une semaine avant l’attaque nazie contre la Pologne — le 1er septembre 1939 —, la France et la Grande-Bretagne déclarant la guerre à l’Allemagne deux jours plus tard).

Le récit de Louis Mercier Vega commence à Marseille dans les premiers jours de septembre 1939. Les libertaires se concertent. La France leur semble « une trappe dans une plus grande trappe européenne en train de se refermer ». Hitler n’en fera qu’une bouchée. Que faire ? Rester pour se battre contre les nazis, dans l’armée française, ou dans les maquis ? Partir pour organiser la résistance à l’étranger ? Déserter, ici ou ailleurs, un combat qui n’est pas le leur ?

Chacun réagit selon sa propre perception des événements. De nombreux espagnols ne veulent pas s’éloigner du sol natal où ils comptent revenir sous peu les armes à la main. Ils rejoindront bientôt les rangs de la résistance française dans le sud-ouest. Les Allemands et les Italiens se battent contre le fascisme depuis plus de quinze ans : pour eux, pas question de renvoyer dos à dos le national-socialisme et les démocraties ; il y a bien un ennemi principal. Quant aux militants français, ils ont certainement en tête le souvenir douloureux du ralliement des leaders anarchistes à l’Union sacrée en août 1914 et les déchirements qui s’ensuivirent. Dans une France républicaine où le pacifisme peut encore s’exprimer librement, le slogan : « cette fois nous ne marcherons pas » déborde largement les milieux libertaires. Mais les choix idéologiques et la nationalité n’entrent pas seuls en compte dans la décision de rester ou de partir, de rallier le camp des démocraties capitalistes ou de croiser les bras. Est-on célibataire ou chargé de famille ? Avec ou sans port d’attache ? Épuisé ou robuste ? Paysan chassé de sa terre ou citadin nanti d’un carnet d’adresses, d’un métier, qui faciliteront la fuite et la survie à l’étranger ?

Louis Mercier Vega n’a que vingt-cinq ans mais déjà près de dix ans de militantisme derrière lui et plusieurs pseudonymes. Il décide de quitter l’Europe pour s’engager dans la lutte sociale en Amérique du sud. L’Espagne l’a dégoûté des alliances. « Nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-même », répète-t-il.

Alors commence l’errance à la recherche d’une issue vers l’Océan, racontée dans un style nerveux, haletant. Avec quelques autres Louis plonge dans l’univers parallèle des identités usurpées et de la débrouille : chaque jour il faut trouver du pain ; chaque soir un toit. Toutes les solidarités et toutes les connexions du « Mouvement », des socialistes aux illégalistes, sont sollicitées. C’est la carte du monde libertaire qu’interrogent les fugitifs : chaque ville, chaque port, chaque destination évoque un syndicat ami, un journal, un camarade. On pense à la chanson de Léo Ferré : « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent /Mais ils se tiennent bien bras dessus, bras dessous/ Joyeux, et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout/ Les anarchistes ». Finalement, une poignée d’internationalistes, mus par des raisons diverses et tous pauvres comme Job, s’embarque à Anvers sur un cargo, destination Buenos Aires. Les compagnons de voyage se dispersent à l’arrivée : celui-ci s’en va pratiquer la reprise individuelle dans les banques de l’Argentine, celui-là reprend aussitôt le travail militant : réunions, journal, bistrots… D’autres cherchent à « se caser », enfin. Louis Mercier Vega poursuit sa route. Elle le mène à Santiago du Chili où il retrouve les organisations anarcho-syndicalistes aux prises avec la police, et avec les staliniens.

La Chevauchée anonyme s’arrête là, mais le périple de Louis Mercier Vega continue jusqu’à Brazzaville où il s’engage dans les Forces françaises libres, le 26 juin 1942 [1]. Il a changé d’avis. Son attitude est-elle devenue moins « internationaliste » pour autant ?

La première édition de La Chevauchée anonyme date de 1978. Quelques mois auparavant, son auteur s’était tiré une balle en plein front. Lorsqu’il écrit son récit, en 1974, Louis Mercier Vega approche des soixante ans, dont trente cinq de militantisme. Mais s’il se retourne sur cette période charnière de sa vie et du mouvement anarchiste, ce n’est ni par nostalgie, ni par amertume, et encore moins pour pontifier. Il veut témoigner, simplement, des actes de quelques poignées de militants oubliés, sinon calomniés, « qui, envers et contre tout, tentèrent de maintenir vivante l’espérance d’un monde meilleur dans les circonstances les plus difficiles qui soient [2]. »

Louis Mercier Vega s’est battu pendant près de cinquante ans et sur tous les fronts pour son idéal anarchiste. Au contraire de ceux qui croisent perpétuellement les bras pour ne pas risquer de « faire le jeu de l’un ou l’autre antagoniste », l’auteur de La Chevauchée anonyme a toujours mis les mains dans le cambouis : antimilitariste mais adjudant de l’armée française en 1945, pourfendeur des partisans d’une alliance antifasciste avec les socialistes en 1934, mais participant lui-même activement à des organisations anti-staliniennes financées par les États-Unis après la guerre (Congrès pour la liberté de la culture, CGT-FO), il a constamment choisi son chemin avec la volonté « ne pas disparaître, se taire et devenir objet ». Les révolutionnaires de salon lui en ont beaucoup tenu rigueur.

François Roux


Dans le volume publié par les éditions Agone, La Chevauchée anonyme est accompagnée de textes de Charles Jacquier et de Marianne Enckell qui présentent Louis Mercier Vega, son activité de militant et le contexte dans lequel se situe son récit. Il faut également mentionner les notes de bas de page qui font merveilleusement contrepoint au style elliptique de La Chevauchée anonyme, avec des biographies brèves sur les personnages cités par l’auteur et des informations très précises sur les luttes ou les évènements de l’époque auxquels son récit fait constamment allusion.

Louis Mercier-Vega, La Chevauchée anonyme, Agone. Parution : février 2006. ISBN 2-7489-0055-3 ; 272 pages — 12 x 21 cm ; 18 euros.


[1Simone Weil, que Louis Mercier Vega avait rencontrée en 1936 lors des occupations d’usine en France et qu’il avait retrouvée dans le Groupe international de la colonne Durruti, s’engage elle aussi dans les FFL, à peu près à la même époque.

[2Charles Jacquier, dans la préface du livre.





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