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J-P II au pays du Che

Le jeudi 29 janvier 1998.

Suite à la venue de Fidel Castro au Vatican le 19 novembre 1996, le pape a effectué une visite officielle du 21 au 26 janvier à Cuba. Grande première du pape à Cuba, pays le moins catholique d’Amérique latine.

Cette rencontre, qualifiée de surprenante par un bon nombre de médias, correspond aux personnalités des deux antagonistes : ils « ont le sens de l’Histoire profondément ancré en eux », ils sont autoritaires, éliminant leurs opposants sans remords, ils sont extrêmement dogmatiques et pragmatiques et chacun est fasciné par l’autre (les grands esprits se rencontrent !) [1].

Bien sûr, afin de comprendre le pourquoi de cette visite il faut aller bien au-delà de la simple concordance psychologique entre le tombeur des régimes communistes des pays de l’Est et l’un des derniers dictateurs marxistes. En effet bien que saluée comme un signe de détente par les cubains, cette visite n’était que prétexte : pour l’un, récupérer ses brebis égarées, et pour l’autre, sortir de son isolement de la scène internationale. Wojtyla veut redonner un pouvoir à l’Église catholique cubaine dans un pays pratiquant en majorité la santeria (sorte de syncrétisme de rites africains et catholique) et Fidel Castro veut récupérer une légitimité politique nationale et internationale qui lui fait défaut depuis le retrait de l’aide économique et politique de l’URSS en 1989.

La méthode employée par nos deux stars de la semaine dernière (quoique vite détrônées par Paula Jones et consœurs) est la même : le populisme. Pendant une semaine, le Che et Jésus se sont fait face sur la Place de la Révolution à La Havane. Toujours contrairement à ce que dit la presse, il n’y a ni vainqueur, ni vaincu car ces deux barbus avaient le même but : libérer les pauvres pour mieux les asservir. Fidel et Wojtyla l’ont bien compris, l’un usant et abusant de l’icône du Che et l’autre donnant sa première messe à Santa Clara, la ville mausolée du Che.

OK pour la messe mais tu dis à Clinton qu’il est méchant

Par contre ce qu’il faut surtout retenir de ce voyage est qu’il n’a apporté aucun réconfort à la souffrance du peuple et pire encore les cubains risquent de payer très cher la venue de Wojtyla chez les Barbudos. D’ailleurs, dès le départ le ton était donné : le pape a exigé en contrepartie de sa venue, sans aucun doute afin de « soulager » le peuple cubain de sa misère, que soit rétablie non pas la liberté individuelle, mais la liberté de culte, bien plus importante à ses yeux. Exigence apparemment accordée puisque le pape avait dans ses bagages 40 prêtres étrangers pour renforcer le contingent pastoral de seulement (sic) 260 personnes. De son coté Wojtyla, au cours de la messe célébrée à Camaguey le vendredi 23, a condamné l’embargo américain contre l’île et a même demandé aux jeunes Cubains de ne plus émigrer. Après cette dernière requête inespérée, Fidel Castro a dû être aux anges !

Le peuple cubain connaît une situation des plus précaires, due à une gestion économique hasardeuse du leader Maximo et au blocus économique imposé par les États-Unis depuis novembre 1960, renforcé par la nouvelle loi Helms-Burton de 1996. Blocus d’autant plus renforcé que cette loi a été acceptée par l’Union européenne et ceci malgré toutes les condamnations votées par l’ONU et les dénonciations de violation du droit international (quel droit ? Le droit des gouvernements à participer à la mondialisation du capitalisme, sans doute) par les mêmes quinze. Loi d’autant plus inutile et désastreuse qu’officiellement le régime cubain n’est plus considéré comme dangereux par les États-Unis, et que cette loi a pour conséquence immédiate une réduction de l’aide financière de l’Union européenne à Cuba, dont les cubains payent le prix fort [2].

Cuba catho, c’est pour bientôt ?

Bref les cubains, écrasés depuis 39 ans entre un régime autoritaire et un blocus économique de plus en plus dur, ne connaîtront le salut que dans la prière. Merci Jean-Paul. Il a même ajouté qu’il espérait que le jour férié accordé par Fidel Castro à l’occasion de Noël ne serait pas une exception.

Le peuple cubain qui s’est déjà vu deux fois confisquer sa révolution en 1898 [3] et en 1959 [4] risque de voir sa prochaine révolution à nouveau confisquée. Cette dernière n’étant possible qu’à la mort de Fidel Castro, et encore, le peuple est plus que muselé, Raul Castro — le dauphin — veille ! En effet quand on voit la régression de la Pologne vis-à-vis de l’avortement ou la remontée de l’antisémitisme sous la houlette du clergé polonais [5], on ne peut qu’être désolé pour le peuple cubain du passage de Wojtyla. Les seuls acquis qu’il reste aux cubains, la médecine gratuite (même s’il n’y a plus de médicaments) et l’éducation laïque et gratuite, risquent d’être remis en cause avant même la chute de Fidel Castro : au troisième jour de sa visite, le pape a fustigé l’attitude libérale des Cubains vis-à-vis de l’avortement et de la sexualité des mineurs et critiqué le système éducatif national, évidemment les écoles catholiques avaient été laïcisées au moment de la révolution.

Que les croyants se rassurent donc, malgré l’avis d’Henri Tincq, il n’y a pratiquement pas de « risques de récupération politique de ce voyage historique » [6]. Je rappelle que les relations diplomatiques entre le Vatican et la Havane n’ont jamais étaient rompues et les églises n’ont jamais été fermées. A part en Chine où il n’a pas pu lever l’interdiction du culte catholique, Wojtyla est bien l’un des plus grands évangélisateurs de tous les temps (sans avoir recours à l’épée) de même qu’il est le fer de lance du libéralisme économique mondial : « Puisse Cuba […] s’ouvrir au monde et le monde s’ouvrir à Cuba » [7].

Je tiens sincèrement à souhaiter bon courage au peuple cubain qui s’est vu lentement privé de la plupart de ses droits et qui risque de voir un des derniers, le droit à la laïcité, s’envoler en fumée (de Cohiba bien sûr !).

Lorenzo


[1Leurs personnalités sont parfaitement illustrées dans l’article « Deux hommes de pouvoir fascinés l’un par l’autre » de Tad Szulc du Courrier international du 15 au 21 janvier 1998. Tad Szulc a écrit leurs biographies !

[2Pour plus de détails se référer à l’article du Monde diplomatique de février 1997 : « La Havane sous la pression de la loi Helms-Burton ».

[3En 1898, les nationalistes cubains sont en train de virer les Espagnols de Cuba quand les États-Unis déclarent la guerre à l’Espagne, reprenant à leur compte la victoire et le contrôle de l’île.

[4L’arrivée à La Havane de Fidel Castro le 8 janvier 1959 après la chute de Battista.

[5« Gdansk, nouvelle capitale de l’antisémitisme » article paru dans Courrier international du 8 au 14 janvier 1998.

[6Le Monde du 30 décembre 1997.

[7Tous les détails dans le dossier « La visite du pape à Cuba » du Monde du 23 janvier 1998.


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