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Lille

Seule la lutte paye !

suspension de la grève de la faim des sans-papiers
Le jeudi 5 février 1998.

68 jours ! Il a fallu attendre plus de deux mois avant qu’une issue ne soit trouvée dans la grève de la faim des sans-papiers de Lille. Celle-ci a largement battu en durée la grève de 62 jours du printemps dernier. Et tout ça pour obtenir 10 régularisations tout de suite, 5 assignations à résidence pour les grévistes victimes d’interdictions de séjour (afin de permettre la levée de celles-ci, avec l’assurance de leur régularisation qu’a promis la préfecture) et 5 refus de régularisation « en l’état actuel des dossiers », refus que le Comité et les grévistes jugent inacceptables et arbitraires. La préfecture devait-elle attendre aussi longtemps avant de donner ces réponses ?

Avant de juger de ces résultats, il est nécessaire de revenir sur ce mouvement et ses raisons.

La grève de la faim de 20 sans-papiers à Lille avait des caractères particuliers par rapport aux précédents mouvements. Elle avait été déclenchée à l’origine face à l’inertie de la préfecture du Nord, qui tardait à fournir des réponses aux demandes de régularisation dans le cadre de la circulaire Chevènement du 24 juin 1997, face à ses atermoiements, elle qui reconvoquait (et reconvoque toujours) les personnes de mois en mois alors que leurs dossiers étaient complets.

Ce n’était pas encore un mouvement de protestation contre des refus de régularisation prononcés par les autorités. Bizarrement la préfecture du Nord n’en avait encore prononcé aucun, alors que d’autres régions (dans le Pas-de-Calais voisin, dont le préfet est le même) et collectifs commençait à en être submergés (notamment le collectif de Saint-Denis qui en totalise 600). Il semble que la préfecture, par ses mesures dilatoires, attendait au maximum avant d’annoncer les non-régularisations. Peut-être le jugement de Pierre Mauroy suivant lequel le comité était « quasi insurrectionnel » était-il partagé par le préfet. Peut-être pensait-elle aussi pouvoir passer sans encombre l’échéance des élections régionales.

C’était une grève de la faim en grande partie effectuée par des célibataires, catégorie qui partout en France fournit le gros des troupes de « refusés » par les préfectures. C’était aussi la première confrontation nationale du mouvement des sans-papiers avec le gouvernement de gauche plurielle.

C’était une grève de la faim de « jusqu’au boutistes » (qualificatif trouvé par la Voix du Nord du 21 janvier). Les grévistes faisaient pour la plupart partie de ceux qui depuis 17 mois font vivre le comité. Cela explique leur détermination. Cela explique aussi le fait qu’il soient arrivés à ce résultat.

En effet, ces papiers, c’est à eux seuls qu’ils les doivent et non à une mobilisation (inexistante) de la gauche institutionnelle ou intellectuelle.

Durant ces deux mois de luttes, nous auront eu l’occasion de faire la comparaison entre les méthodes de l’État « droite musclée » contre le gouvernement « gauche plurielle ». La différence est subtile.

Provocation au suicide ?

On a eu droit cette fois-ci à un « plus » par rapport aux précédents mouvements. Au 50e jour de grève, alors que la fatigue se faisait de plus en plus sentir parmi les grévistes, ceux-ci ont reçu par courrier individuel les réponses promises par la préfecture lors de l’entrevue du 29 décembre : 9 refus et aucun régularisé ! C’était un coup de massue, une provocation délibérée… La préfecture faisait le pari que les grévistes de la faim manqueraient de détermination et lâcheraient (il faut dire que des rumeurs de fausse grève de la faim circulaient, notamment à la mairie). L’effet sera inverse.

Les raisons invoquées pour justifier ces « invitations à quitter le territoire avant le 31 janvier » étaient des plus farfelues. Ainsi, à 3 Sénégalais dont les pères respectifs étaient français (anciens tirailleurs…), on reprochait de ne pas apporter la preuve que le père subvenait encore à leurs besoins (alors qu’eux-mêmes sont majeurs depuis des années)…

Ces refus politiques et arbitraires ne rentraient même pas dans le cadre de la circulaire Chevènement !

Alors que la mobilisation montait autour des sans-papiers et en lien avec le mouvement des chômeurs (dont la grève de la faim a profité à plein), la réaction ne se fit pas attendre : le soir même, lundi 5 janvier, les locaux de la Fédération du Nord du P.étaient occupés par une cinquantaine de personnes très en colère (FA, Comité anti-expulsion de Villeneuve-d’Ascq, AC !, soutiens individuels des sans-papiers…) face au silence de celui-ci sur cette provocation.

Le P.S. refusa de condamner publiquement l’irresponsabilité préfectorale. L’occupation devenait inévitable, l’expulsion aussi. Deux heures plus tard, le local était vidé par la police nationale.

D’autres actions d’occupation se dérouleront quasi journellement jusqu’à la fin du mouvement : le mercredi 14, à la permanence de Michel Delbarre (chef de file du P.S. pour les régionales), expulsion musclée, le 15 à la permanence du député P.S. Alain Cacheux qui nous déclara qu’il était « pour l’application de la circulaire, de toute la circulaire, rien que la circulaire », contre l’abrogation des lois Pasqua, etc., le 18 au Palais des Beaux-Arts de Lille, et le 19 une nouvelle tentative à la Fédération du Nord du PS qui accueillait son chef : François Hollande himself. Cette tentative fut bloquée par des cordons de flics opportunément déployés à la demande des socialistes qui en avaient visiblement assez de devoir accueillir des indésirables (sans-papiers ou chômeurs à au moins trois reprises en 15 jours). François Hollande accepta de recevoir une délégation de manifestants qui s’entendit dire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, qu’il fallait attendre la fin de la circulaire et voir, qu’il n’était pas question de régularisation globale et que, d’ailleurs pour ce qui concerne ces Sénégalais de père français à qui on a donné des refus, leur régularisation irait tellement mieux si leur père venait en France, pourquoi ne les font-ils pas venir ? Surréaliste.

Depuis quinze jours également, la Coordination nationale des sans-papiers avait relayé la grève de la faim sur Paris et au niveau national. Des sans-papiers étaient descendus en bus des collectifs parisiens. La grève n’était plus vraiment locale et ça, c’était sans doute ce que craignait par dessus tout le gouvernement (interpellé à ce sujet le 13 janvier, Chevènement affirma ne pas être au courant…).

Après deux mois de silence assourdissant, la préfecture a rouvert le dialogue à l’issue de la manifestation commune sans-papiers-chômeurs du samedi 17 janvier, qui rassembla plusieurs milliers de personnes dans Lille. Cette entrevue fut obtenue sur l’insistance du professeur Léon Schwarzenberg, qui participait à la manifestation. La préfecture saisit sans doute l’occasion de négocier pour sortir de cette situation de plus en plus épineuse : les grévistes ne lâchaient pas et leur état de santé devenait très préoccupant. L’un d’eux était même en train de déclencher à nouveau une grève de la soif [1].

Cette rencontre permit la mise en place d’une commission de travail (CSP 59, MRAP, LDH et préfecture) pour débloquer la situation et aboutit aux résultats que l’on sait.

Sur les 9 refus prononcés par le préfet au 50e jour de grève de la faim, il n’en subsiste plus que deux. C’est dire la valeur des motifs des refus et l’arbitraire dont jouit la préfecture quant à ses décisions.

Les dix régularisations dépendaient directement du préfet sauf une (asile territorial pour un algérien), prononcée après décision du ministère de l’Intérieur. Sur les 5 cas qui lui ont d’ailleurs été soumis, Chevènement n’en a régularisé qu’un. Cela traduit la volonté gouvernementale d’éviter à tout prix les précédents : la grève de la faim ne doit pas payer, surtout au niveau national.

Pourtant la lutte a payé. Grâce à elle ont été régularisés des célibataires présents depuis des années en France, qui jusqu’alors n’avaient que peu d’espoir de l’être [2].

Un nouveau combat doit être maintenant mené pour les 1960 demandes en attente dans le Nord et contre les 5 refus actuels (3 demandeurs d’asile, un célibataire et un parent d’enfant français victime du trouble à l’ordre public avant une éventuelle condamnation définitive dans un procès en cours) [3]. Il s’agit notamment d’un jeune Algérien de 19 ans, menacé directement par les intégristes, auquel le ministère refuse le droit d’asile, au moment même où les massacres atteignent des sommets en Algérie et où l’ensemble de la classe politique verse des larmes de crocodile sur le peuple algérien. Il s’agit aussi d’un Guinéen, poursuivi par son gouvernement qui a même fourni comme preuve des dangers qu’il court en Guinée un mandat d’arrêt de son gouvernement contre lui pour participation à coup d’État !

Une brèche a été ouverte à Lille dans la régularisation sélective opérée par le gouvernement Jospin, à l’heure même où Chevènement promet devant le Sénat plus de 50 % de refus. Nul doute que le combat des sans-papiers pour la régularisation globale va continuer. La colère monte dans d’autres collectifs de sans-papiers. Des collectifs issus de foyers de travailleurs immigrés font leur apparition. Le gigantesque fichage a créé des situations inextricables. Ainsi, il semblerait, notamment en région parisienne que des sans-papiers aient été licenciés par leurs patrons après des pressions de l’administration qui avait eu connaissance de leur emploi durant la procédure de régularisation. Ceux-ci sont maintenant non seulement sans papiers, ils sont aussi sans ressource !

Des luttes, il y en aura encore. Des grèves de la faim, sans doute !

Le comité de Lille va continuer quant à lui, notamment en s’appuyant sur les contacts privilégiés qu’il a noué avec les chômeurs en lutte d’Arras. Déjà, ils ont en commun un projet de caravane commune Sans Papiers-Chômeurs dans la région. À suivre…

Bertrand Dekoninck
groupe Humeurs noires (Lille)


[1Algérien fuyant le FIS, il fut évacué dans un état très critique au CHR le jeudi 21 janvier puis, après une tentative de suicide durant la nuit, sur une unité psychiatrique de Saint-André dans la banlieue lilloise. Le 26, il regagnait le local de lutte des sans-papiers. Il va bien.

[2La circulaire prévoit que les célibataires doivent faire la preuve qu’ils ont au moins 7 ans de présence continue en France dont une période de situation régulière. La préfecture refusait d’accepter leurs preuves mais aussi les visas et autorisations provisoires de séjour comme garant d’une période de situation régulière. Elle a été contrainte de les accepter.

[3Procès gagné en première instance, perdu en appel, actuellement en cassation.


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