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Arrêt de Superphénix

Une Victoire pour le lobby nucléaire !

Le jeudi 12 février 1998.

Qui se souvient encore de Vital Michalon ? Parti rejoindre les dizaines de milliers de personnes venues de toute l’Europe signifier leur opposition à la construction du surgénérateur de Creys-Malville, ce jeune professeur de 31 ans trouva la mort lors de la manifestation du 31 juillet 1977, le poumon éclaté par l’explosion d’une grenade offensive lancée par les forces de l’ordre [1]. S’il était encore en vie, que penserait-il des manœuvres politiciennes qui organisent actuellement un aggorniamento de la politique énergétique française sous prétexte de fermer Superphénix ?

Il est loin le temps où Valery Giscard d’Estaing, alors président de la république, prétendait que ce réacteur à neutrons rapides (RNR) allait à court terme donner à la France « une réserve d’énergie comparable à celle de l’Arabie saoudite ». Aujourd’hui, dans le contexte de la déréglementation mondiale [2], l’État français, soucieux de ne pas s’engager dans une nouvelle impasse économique, commence à poser les jalons de la fin du tout nucléaire et s’oriente progressivement vers le développement de la cogénération et des énergies dites renouvelables [3]. Toutefois il n’entend pas pour autant renoncer à l’atome. Un retour sur l’histoire de Superphénix illustrera à merveille l’entêtement du lobby nucléaire à maintenir coûte que coûte la totalité de son parc.

Superphénix : un drôle d’oiseau

En 1973, dans la foulée de la mise en route à Marcoule (Gard) d’un surgénérateur baptisé Phénix, l’État emboîte immédiatement sur un projet d’un autre surgénérateur cinq fois plus puissant pompeusement nommé Superphénix. Inauguré le 6 septembre 1986, après dix ans de travaux, ce drôle d’oiseau se veut la vitrine de la technologie française. En dépit de la succession d’incidents plus alarmants les uns que les autres, de mises en sommeil régulières, les politiciens de tout bord qui se succéderont aux commandes du pays continueront de soutenir à bout de bras ce gouffre financier, cet échec scientifique patent.

En mars 1987, suite à une fuite de sodium dans la cuve de déchargement du combustible usé, cyniquement désigné par le terme évocateur de « barillet », le réacteur est mis hors service pour vingt mois. Puis après un nouvel essai infructueux, Superphénix devra être derechef stoppé en juillet 1990 car une pollution de sodium avait été repérée dans le circuit de refroidissement. En décembre 1990, on apprend que le toit de la salle des machines s’est effondré sous le poids de la neige !

Pourtant les dirigeants ne désespèrent pas de redémarrer leur dangereux « joujou ». Dès 1992, des voix s’élèvent pour préconiser de transformer ce RNR en un laboratoire de recherche nucléaire, voire en incinérateur d’éléments radioactifs. Tout plutôt que de reconnaître l’incurie de ce projet mégalomaniaque.

Fin février 1994, le gouvernement Balladur leur donne raison et François Fillon, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, annonce que cent millions de francs, apportés à part égales par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et l’agence EDF, allaient être consacrés à un « programme d’acquisition de connaissance » sur la production d’électricité, la sous-génération et l’incinération de déchets radioactifs à vie longue. De plus, les deux premiers cœurs de Superphénix allaient être aménagés pour que le surgénérateur en vienne peu à peu à consommer autant de plutonium qu’il en produisait et donc devenir isogénérateur [4]. Ce pour un coût supplémentaire de cent vingt millions de francs. Mais à partir de sa remise en route les incidents reprennent. Une fissure apparaît sur une canalisation d’un des échangeurs de vapeur, une carte électronique tombe en panne et un tube d’instrumentalisation explose. La Nersa [5] qui exploite le site n’en demande pas moins le 18 janvier 1996 l’autorisation de faire fonctionner l’installation à une valeur comprise entre 30 et 60 % de sa puissance nominale. Le 24 décembre 1996, le surgénérateur est arrêté une fois de plus, pour procéder à des contrôles décennaux sur les circuits de sodium et des générateurs de vapeur (il était temps !) ainsi qu’aux dernières opérations sur les réacteurs pour transformer le zoziau nucléaire en sous-générateur, c’est-à-dire faire en sorte qu’il consomme plus de plutonium qu’il n’en produit. Rappelons que l’objectif à terme était de faire de Superphénix un incinérateur de déchets radioactifs aux alentours de 2006, date butoir de la loi Bataille de 1991 sur le traitement des déchets [6].

Entre temps, la Cour des comptes épingle la gestion calamiteuse de la Nersa et dévoile que 34,4 milliards de francs avaient d’ores et déjà été dépensés pour un prototype industriel qui n’avait été couplé au réseau électrique que durant une dizaine de mois et avait en définitive dépensé plus d’électricité qu’il n’en avait produit [7]. Sans parler des 7 milliards prévisibles pour les frais d’exploitation de 1995 à l’an 2000 et les frais de démantèlement de 27,4 milliards de francs à prévoir. Soit une facture salée de 60 milliards de francs [8]. Avant de prétendre qu’il y a des chômeurs qui vivent sur le dos de la société, l’État et les patrons du lobby nucléaire devraient nous rendre des comptes sur cette gabegie financière !

En juin 1996, le rapport de la commission Castaing laissait entendre que Phénix serait plus adapté à la recherche que son petit frère de l’Isère, cinq fois plus puissant et par voie de conséquence plus difficile à manipuler, pour mener les études visant à résoudre le problème des déchets nucléaires, qui reste la préoccupation majeure des Français. Un récent sondage de BVA prétend que si 70 % des Français pensent qu’il faut maintenir le parc nucléaire actuel, ils sont 82 % à s’inquiéter de la gestion des déchets radioactifs.

Le Conseil d’État décide quant à lui d’annuler, le 28 février 1997, le décret de Fillon qui autorisait le redémarrage de Superphénix devenu laboratoire de recherche. Ce nouvel épisode apporte de l’eau au moulin de ceux qui entendent ressusciter le surgénérateur du Gard. En effet, Phénix avait été mis à l’arrêt en 1990 après que des ralentissements brutaux des réactions du cœur de la centrale aient été constatés à plusieurs reprises, et des fissures repérées sur des tuyauteries des circuits secondaires de sodium. Le CEA qui exploite le site avec EDF, a mis en place une vaste campagne de remise à neuf de l’ancêtre de Superphénix au cas où… [9]

Des couleuvres pour les Vert

En annonçant simultanément la fermeture du site de Creys-Malville et la réouverture de Phénix, Jospin gagne sur tous les tableaux. D’une part il peut, aux yeux de l’opinion publique se targuer de respecter les accords électoraux contractés avec la formation de Dominique Voynet et d’autre part contenter les attentes du lobby nucléaire qui malgré un baroud d’honneur savait bien que tôt où tard il lui faudrait renoncer à son surgénérateur fétiche.

En effet, les Verts doivent se mordre les doigts d’avoir avalé autant de couleuvres, que ce soit dans le dossier de l’immigration ou celui du mouvement des chômeurs, pour ne remporter en définitive qu’une victoire à la Pyrrhus. La relance des études sur la transmutation des déchets radioactifs par l’intermédiaire du ravalement de circonstance de Phénix, préparé de longue date par le CEA et EDF à coups d’investissements onéreux (plus de 350 millions aujourd’hui ont d’ores et déjà été dépensés ; autant devraient l’être) ne leurre pas le monde scientifique qui estime peu probable que cette méthode se substitue au stockage souterrain, qui a la préférence de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (ANDRA). Même si Yoyo repousse précautionneusement la décision des emplacements des sites d’enfouissement pour éviter de se mettre à dos les opposants et concède à transformer l’un des trois sites pressentis (Gard, Meuse, et Vienne) en sites de stockage en surface, il satisfait aux exigences de déchets et en particulier le site de La Hague si décrié cet été par Greenpeace et la CRIIRAD.

Quoi qu’il en soit, il importe de rester vigilant car Superphénix est encore loin d’être effectivement démantelé. L’opération va s’étaler sur plusieurs années. Force est de constater que dès maintenant cela traîne. Si dans l’euphorie de la victoire de la gauche plurielle, Voynet annonçait le 5 juin 1997 la fermeture et promettait pour la fin de l’année 1997 un « guide d’arrêt », le décret de fermeture définitive ne devrait pas être signé avant l’automne 1998, soit disant pour laisser le temps à l’exploitant de préciser les modalités [10].

Christophe Fétat
groupe May-Picqueray (Lille)


[1Cf. Le Monde du 10 avril 1994 et du 3-4 août 1997 ; Courant alternatif, octobre 1997.

[2Le Monde des 3 mai 1996, 7 mai 1996 et 13 février 1997 ; Libération du 20 juin 1996.

[3Le Monde du 8 avril 1997 et 18 avril 1997. La cogénération vise à produire dans des centrales au gaz à la fois de la vapeur pour les installations de chauffages et de l’électricité. Le privé investit énormément dans ce secteur actuellement. Cf. l’encart publicitaire de la Lyonnaise des eaux et de Suez publié dans Le Monde du 7 juin 1997 ; Le Monde libertaire n° 1108.

[4Initialement, le surgénérateur avait pour vocation de transformer l’uranium 238 en plutonium 239 utilisable aussi bien pour l’armement militaire que pour les applications civiles. Cf. Le Monde libertaire n° 1014 du 26 octobre 1995 ; Dossiers et documents du Monde de juillet-août 1995.

[5Nersa : Centrale nucléaire européenne à neutrons rapides SA qui regroupe EDF (51 % des parts) et ses homologues anglais, allemands et italiens.

[6Sur le problème des déchets, cf. Le Monde libertaire n° 1054 du 10 janvier 1996.

[7À l’arrêt, Superphénix consomme l’équivalent d’une ville de 40 000 habitants. cf. Silence n° 203, avril 1996.

[8Libération du 5-6 octobre 1996.

[9Le Monde, 16-17 mars 1997.

[10Libération du 3 février 1998.


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