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Autorité, liberté, pouvoir et les moyens d’y répondre

Le jeudi 19 février 1998.

Parler de l’autorité, quand on est anarchiste, ou qu’on le devient, c’est souvent parler de l’oppression, mais cette équation ne va pas sans poser de problèmes. Le but de ce texte n’est pas forcément d’apporter des réponses, mais de mettre à jour les questions qui nous sont posées lorsque nous parlons d’anarchisme.

Remarquons, tout d’abord, que les anarchistes se sont souvent désignés comme anti-autoritaires par rapport aux courants du socialisme qui étaient, eux, qualifiés d’autoritaires (socialistes, communistes). Ils sont autoritaires car ils préconisent la conquête du pouvoir politique par leur parti. Leur stratégie est une stratégie de domination, d’imposition. De leur côté, les anarchistes veulent le renversement des structures de pouvoir et la mise en place de structures autogestionnaires. La théorie anarchiste et l’histoire des tentatives, électoralistes ou révolutionnaires, pour accéder au pouvoir politique ont largement montré que l’on n’arrive pas à l’émancipation du peuple en se constituant en classe politique dominante. Nous avons, dans l’anarchisme, l’idée que les moyens doivent être liés aux fins, que la finalité est un idéal sans cesse repoussé et que, par conséquent, il convient d’agir conformément à cet idéal sans attendre un hypothétique paradis, que les moyens portent en eux-mêmes leur propre finalité : l’une autoritaire , l’autre libertaire. C’est bien la lutte entre liberté et autorité dont il est question ici.

Définir l’autorité et la liberté

Certains remarqueront, très justement, que nous avons effectué un glissement sémantique. D’autorité, nous sommes passés à autoritaire. Or, il est juste d’opérer une différenciation. Nous pouvons qualifier d’autoritaire une doctrine qui a pour principe l’autorité. Par contre, tout exercice d’autorité ne débouche pas forcément sur une attitude autoritaire. Cette nuance est importante, mais elle ne fait que nous replonger dans un problème encore plus important : comment définir la positivité de l’autorité ? Nous pouvons rencontrer la même question avec la liberté. Comment différencier la liberté de la licence ? Notre liberté n’est pas la permissivité. Il ne s’agit en aucun cas d’absolus. Proudhon, dans Du Principe fédératif, explique comment l’anarchie est un idéal de liberté. Cet idéal n’est jamais totalement accessible. Toute organisation politique est un mélange de ces deux principes : autorité et liberté, mais pour Proudhon, l’avenir est à la liberté, à la fédération anarchiste (sans jeu de mots !). L’anarchie, équilibre entre l’autorité et la liberté, est donc difficilement définissable si ce n’est comme une tension, un aller vers cet équilibre. C’est aussi une ouverture sur l’avenir qui déroute les gens. Quand on nous demande comment sera la société libertaire, nous répondons qu’elle ne sera que ce que nous en ferons, variant dans ses réalisations mais avec toujours les mêmes principes : la liberté, l’égalité et la solidarité.

L’autorité, nous la pensons principalement comme un pouvoir qui s’impose à nous. C’est l’imposition physique ou psychique de certaines normes. En tant que groupe politique, nous pensons vite à l’autorité de l’État, de l’armée, de la religion, mais il ne faut pas oublier l’autorité parentale, l’autorité de la langue, de l’école…

Le concept d’autorité se diffuse dans la plupart (sinon tous) de nos actes quotidiens. Nous avons d’ores et déjà abordé le thème de l’éducation, thème qui reviendra fréquemment dans cet exposé.

L’autorité dans l’éducation et dans la société

Le passage par l’éducation, et donc par le rapport adulte-enfant, va nous ouvrir des pistes de réflexion. Certaines théories établissent un parallèle entre le développement de l’humanité et le développement de l’individu. Prenons, en ce qui nous concerne, l’intériorisation de valeurs sociales via l’éducation. Trois phases dans le développement moral de l’enfant ont été mises à jour par Piaget : une phase pré-conventionnelle où la notion de bien et de mal n’existe pas encore, une phase conventionnelle où l’enfant répète et intériorise les valeurs ambiantes (celles de la société et celles de ses parents), et une phase post-conventionnelle qui correspond à l’acception critique de certaines valeurs.

Qu’avons-nous appris ? On peut dire que l’autorité apparaît dans le passage du stade pré-conventionnel au stade conventionnel et que la liberté apparaît dans le passage du stade conventionnel au stade post-conventionnel. Mais cela ne va pas sans poser des problèmes. Cela veut dire que de l’autorité peut naître la liberté. Or, l’une des critiques anarchistes par rapport aux pensées autoritaires, c’est qu’en défendant une organisation basée sur l’autorité (l’État), elles ne peuvent pas arriver à la liberté (l’anarchie). En transposant les termes de notre questionnement, nous arriverions à une justification de la dictature du prolétariat. Les critiques de Bakounine, dans Dieu et l’État notamment, sont suffisamment claires pour que nous refusions intellectuellement ce qui nous révulse instinctivement : l’idée de dictature, même parée de l’adjectif populaire. Par ailleurs, Proudhon, dans Du Principe fédératif, inscrit lui aussi l’autorité dans un processus historique allant vers la liberté. La liberté s’apprend et Bakounine, dans Dieu et l’État explique bien en quoi l’anarchisme est une tendance à se défaire des oppressions, des déterminations.

Sortirons-nous de ce problème dans lequel nous nous sommes nous-mêmes enfoncés ? À vrai dire, rien n’est simple. Les phases de développement de l’enfant s’adressent… à l’enfant. Or il est vrai que l’enfant est placé dans un état de dépendance économique et affective par rapport à l’adulte. Mais en ce qui concerne la vie sociale et politique, nous avons affaire à des individus libres et égaux. Il n’y a pas d’amalgame à faire. Méfions-nous tout de même du risque d’embrigadement des enfants contenu dans toutes les pédagogies autoritaires. Se pose la question des limites « institutionnelles » séparant l’âge adulte de l’enfance. Allons-nous établir une autre majorité, à 15 ans par exemple ?

Autorité et normes

En tous cas, c’est bien parce que nous avons intériorisé les normes sociales que nous n’avons pas besoin de flics. La vie sociale, d’ailleurs, se fait dans un certain respect de l’autre et dans le respect de certaines règles qui font office de loi mais qui sont plutôt des mœurs. Là encore, les penseurs anarchistes ont apporté un éclairage intéressant. Il faut tout de même mettre en place des structures qui garantissent le bon fonctionnement de la société, structures non-rigides et non-autoritaires.

À ce point, on peut nous rétorquer que nous n’avons pas tous intériorisé les mêmes valeurs, qu’il existe une criminalité, donc du hors-normes. À cela nous répondrons :

  • qu’il ne s’agit pas pour nous d’uniformiser les gens ;
  • qu’il existe des valeurs communes propres à chaque groupe ;
  • que les déviances ne sont pas forcément néfastes, mais permettent une remise en cause ;
  • que l’on ne peut pas évacuer les causes économiques et culturelles, et l’organisation inégalitaire de la question de la délinquance ;
  • que l’éducation joue un rôle essentiel chez les anarchistes. Nous concevons cette dernière comme permanente et intégrale.

Les anarchistes ne pensent pas que les individus sont naturellement bons, mais qu’ils sont susceptibles d’accomplir les actes les plus généreux comme les plus atroces, d’où l’importance des structures. Mais, conscients de cette ambivalence, nous faisons aussi un pari sur la capacité des individus à vivre ensemble en bonne intelligence. Ce pari ouvre des voies beaucoup plus intéressantes et enrichissantes pour la vie sociale que le fait de voir dans l’autre un ennemi qu’il faut tuer ou asservir.

Pouvoir et savoir

Revenons un instant sur la question de l’éducation. L’autorité du professeur recouvre deux significations, comme l’idée de pouvoir. Elle est une autorité de droit, imposition administrative, qui permet de punir, et une autorité de fait, en raison de la supériorité de connaissance par exemple. Nous avons là le double lien entre savoir et pouvoir. Bakounine, qui s’érigeait contre le gouvernement des savants (comprenez les prétentions dictatoriales des marxistes qui se définissaient comme socialistes scientifiques, en opposition aux socialistes utopiques), admettait l’autorité du maçon en matière de maçonnerie, du médecin en matière de santé, etc. C’est logique mais ça pose question. Tout d’abord le critère d’évaluation des compétences (problème lié à l’éducation) et surtout la place des individus dans la société. En retenant l’autorité, disons la compétence, de chaque entité dans son domaine, ne créons-nous pas des entités hermétiques, des castes incapables de se comprendre, de discuter, de se juger, de se contrôler ? Va-t-on dire qu’il existe une « science » économique et sociale qui les réunirait ? Mais alors, ne recréons-nous pas une caste de spécialistes au-dessus des individus ? Là encore se pose la question cruciale de l’éducation, de l’information. Nous ne prétendons pas que chacun pourra et devra être médecin, maçon, économiste… Par contre, chacun aura la possibilité de suivre un enseignement intégral, c’est-à-dire manuel et intellectuel, de changer d’activité. Pour cela, l’éducation sera permanente afin que chacun puisse posséder les éléments lui permettant de prendre part aux décisions collectives.

Les critiques de Bakounine sur le gouvernement des « savants » ont trouvé leur illustration dans l’expérience relatée par Stanley Milgram dans son livre Soumission à l’Autorité. À leur insu, des personnes communes, placées sous l’autorité d’un « scientifique », acceptaient d’envoyer des décharges électriques (fausses) à une tierce personne qui simulait la douleur. Ces personnes, ignorant le subterfuge, se sont montrées capables de tuer. Là, nous avons une autorité de compétence qui se transforme en pouvoir dictatorial (pouvoir de faire tuer). Voilà une question importante : le statut social de la personne lui donne plus ou moins d’autorité. Les anarchistes répondent à cela en revendiquant l’égalité économique et sociale, c’est-à-dire le refus de la hiérarchie, mais l’exemple donné pose un problème. Dans certains domaines, nous serons obligés de nous reposer sur les compétences d’autrui. N’y a-t-il pas un risque de sujétion des individus comme celle décrite plus haut ? Il est vrai que même aujourd’hui des groupes d’experts (sur le nucléaire par exemple) contestent et engagent un débat sur tel ou tel développement social. Gageons qu’en société libertaire il en sera au moins autant. D’ailleurs, nous avons fait un pari sur les individus à vivre intelligemment. Cela prouve aussi que l’anarchie n’est pas un idéal fixe, mais un choix de société, qui comporte des risques et peut produire des erreurs.

La volonté d’être libre

Comme nous avons parlé de l’éducation et du fait que la liberté s’apprend, nous pouvons aussi inverser la réflexion et nous demander pourquoi les gens abdiquent si facilement leur pouvoir de décision. La peur de devoir assumer ses actes est l’exemple de cette déresponsabilisation des individus. Nous retrouvons à présent La Boétie et son célèbre De la Servitude volontaire.

La question de l’autorité et du pouvoir se pose de différentes façons, et notre réflexion nous a fait découvrir diverses choses sans forcément nous donner de réponse. Mais y a-t-il une réponse ? Si l’on attend une théorie de l’autorité, de la liberté, du pouvoir, valable en toute circonstance , alors non, il n’y a pas de réponse. Si l’on attend une description minutieuse de la société anarchiste, alors non, il n’y a pas de réponse. Par contre, dans la vie concrète, dans l’affrontement quotidien, là, il y a une réponse et cette réponse nous ramène à Camus, dans L’Homme révolté. Parler du pouvoir de façon abstraite nous plonge dans des méandres sans fin. Par contre, nous savons, de façon concrète, ce qu’est un abus de pouvoir lorsque nous y sommes confrontés. C’est dans cette situation que naît la révolte, qui affirme négativement ce qui constitue notre dignité et notre liberté. Camus va jusqu’à dire que les revendications révoltées constituent notre nature humaine. C’est notre droit, c’est la justice, ce sont les bases de la société anarchiste qui est déjà dans nos cœurs.

Fred
groupe Proudhon (Besançon)


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