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Préférence nationale

Coup de pub et hypocrisie républicaine
Le jeudi 19 février 1998.

La banalisation du Front national, le considérer comme un parti parmi d’autres, est un processus dangereux. Mais le phénomène inverse, la diabolisation, est une arme à double tranchant. L’antifascisme républicain stigmatise le FN pour mieux dédouaner tous les politiciens, même de gauche, qui prétendent combattre les idées frontistes en adoptant leur logique. Dans la pratique, le cordon sanitaire, censé séparer les « gentils démocrates » et « méchants fascistes », se révèle souvent d’une extrême porosité. La polémique autour de la « préférence nationale » illustre l’ambivalence de la diabolisation.

Mégret devancé par Chirac

Le 22 janvier, Mégret convoque les journalistes. Certain de l’impact médiatique, il annonce que la mairie de Vitrolles va accorder une prime de naissance réservée aux couples français et européens. Scandale, Mégret ose attaquer directement sur le thème de la « préférence nationale ».

Très vite, on apprend pourtant qu’il existe un précédent. En novembre 1984, le conseil de Paris, présidé par Chirac, avait voté une allocation de congé parental d’éducation au troisième enfant, réservée aux familles françaises. Saisi par des organisations antiracistes, le tribunal administratif annula cette décision en avril 1986.

Un peu plus tard, on découvre une allocation basée sur la « préférence nationale » à Saint-Maur-Des-Fossés, dans le Val-de-Marne. Depuis 1988, le maire UDF, Jean-Louis Beaumont, alloue une prime de 3 000 FF à la naissance d’un premier enfant, à condition que les parents soient tous deux inscrits sur les listes électorales de Saint-Maur. Cette exigence écarte tous les couples étrangers non européens, de même que les partenaires de mariages « mixtes », entre Français et étrangers [1]. Cette décision a reçu l’aval du préfet.

Xénophobie d’État

Avec des conséquences bien autrement dramatiques, l’État français pratique la préférence nationale en persistant à refuser aux étrangers non européens, l’AAH (Allocation adulte handicapé) et le minimum vieillesse. Depuis plus de dix ans, de multiples condamnations par les tribunaux français et la Cour de justice européenne n’y ont rien fait. Dans ce dossier, l’État alterne sans sourciller mauvaise foi et cynisme, invoquant devant les étrangers concernés des arguments juridiques qu’il sait inexact et devant les tribunaux des « contraintes de calendrier » des plus fantaisistes. Fort éclairant à ce sujet, une lettre-circulaire du directeur-adjoint de la Caisse nationale d’assurance-maladie, datée du 29 juin 1995, informe ses subordonnés de la conduite à tenir : « En l’état actuel des choses, il n’est toujours pas possible d’ouvrir un droit à l’AAH en faveur des ressortissants maghrébins ou turcs. Ce droit ne peut être reconnu qu’après réclamation ».

Des centaines d’étrangers, pourtant en situation régulière, attendent l’issue, toujours favorable, de leur recours devant les tribunaux. Mais des dizaines de milliers d’autres, sciemment désinformés, continuent à être bafoués dans leurs droits. Cette attitude permet à l’État de réaliser des économies budgétaires évaluées à plusieurs centaines de millions de francs.

La « préférence nationale » est un principe inextricablement lié à la Nation et à l’État. Le national s’est toujours construit dans l’opposition à l’Autre.

En France, la cristallisation de l’État-nation sous sa forme républicaine, au cours des années 1880, s’est traduite à la fois par l’attribution d’avantages spécifiques aux nationaux et par la construction sociale de l’immigration comme problème [2]. Combattre de manière conséquente la « préférence nationale », c’est lutter pour un monde sans frontières !

Tarek
groupe Durruti (Lyon)


[1Notons que Beaumont se montre plus « radical » que Mégret. À Vitrolles, les parents doivent « être de nationalité française ou être ressortissants d’un pays membre de l’UE, dans chaque cas pour l’un des parents au moins ».

[2Cf. Gérard Noiriel, Le Creuset français, Seuil, 1988.





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