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Crise Irakienne : la population en otage

Le jeudi 26 février 1998.

Une fois de plus, le scénario « Saddam Hussein provoque la communauté internationale, les États-Unis garants du droit international vont le remettre à sa place » se reproduit. Une fois de plus, on constate une étrange corrélation entre la « crise » et les péripéties de la politique intérieure américaine…

Comment Saddam Hussein est perçu par l’opinion arabe

Il faut essayer de comprendre comment Saddam Hussein est perçu par une grande partie de l’opinion arabe. Certes, c’est un dictateur, mais dans le monde arabe il n’est qu’un dictateur parmi d’autres, et Hafez el-Hassad, son collègue et ennemi intime syrien, pour ne citer que lui, n’a rien à lui envier. Les pays du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient ne sont pas connus pour être des havres de démocratie parlementaire. Ça arrange d’ailleurs bien les pays occidentaux.

Evidemment, l’opinion arabe passe peut-être un peu rapidement sur les conditions dans lesquelles Saddam Hussein règne sur son pays, sur les atteintes multiples aux droits de l’homme, sur les méthodes policières, sur l’encadrement politique de la population, etc.

L’invasion du Koweït par l’Irak n’a pas suscité une approbation enthousiaste dans le monde arabe, mais pas de désapprobation massive non plus. Tout le monde sait, plus ou moins confusément, que le Koweït n’est pas un état mais un conseil d’administration dirigé par une famille qui rafle tout. Et tout le monde sait également que les griefs que l’Irak formulait à l’encontre du Koweït n’étaient pas non plus complètement infondés [1], ce qu’on s’est, évidemment, bien gardé de développer dans les médias occidentaux.

Un des rares pays du tiers monde qui se développait réellement

Et puis, l’Irak avait quand même quelque chose de différent. Avant la guerre, c’était sans doute le seul pays du tiers-monde qui se développait réellement. En dépit des rapines effectuées par les couches dominantes sur la rente pétrolière, le pays avait une réelle politique de développement, et ça, c’était très dangereux, surtout pour les États-Unis [2].

Ce n’était pas une simple augmentation artificielle du produit intérieur brut due à l’argent du pétrole distribué de façon improductive. La structure économique et sociale du pays était celle d’un pays qui « décollait ». Lorsque l’Irak achetait une usine aux Occidentaux, les ingénieurs qui la montaient ne partaient pas tant qu’ils n’avaient pas formé des cadres autochtones capables de la faire fonctionner et d’en assurer la maintenance. Les cadres, ingénieurs et scientifiques irakiens n’ont rien à envier à leurs collègues occidentaux. Dans presque tous les domaines, l’Irak maîtrise les technologies qui lui assurent une large indépendance par rapport aux pays occidentaux, y compris dans le domaine pétrolier. Avant la guerre il y avait 10,7 % d’analphabètes en Irak, contre 50 % en Arabie Saoudite.

Lorsque la quasi-totalité (98 %) des infrastructures industrielles a été détruite lors des bombardements, en 1991, les experts internationaux ont estimé que le pays était renvoyé à l’ère préindustrielle et qu’il lui faudrait vingt ans pour se reconstruire. Les Bouygues de tous les pays se frottaient les mains. En deux ans les principales infrastructures étaient reconstruites.

Le prétexte de l’arme chimique

Que Saddam Hussein cache des armes chimiques dans les « sites présidentiels » n’a que peu d’importance. Israël possède 300 bombes atomiques, et personne ne s’en offusque. L’Irak possédait déjà des armes chimiques en 1991, obligeamment fournies par des firmes allemandes, expertes en la matière, comme chacun sait. Pendant la guerre, Saddam Hussein ne les a pas utilisées, alors que tout le monde sait maintenant que la conception américaine de la guerre repose sur le principe « zéro mort », et qu’il suffit d’un petit nombre de tués, surtout si c’est de façon spectaculaire — par exemple un camion bourré d’explosifs, comme à Beyrouth — pour les faire partir. Pendant l’occupation américaine à Haïti, quelques suicides de GI’s avaient suscité un foin du tonnerre de dieu dans l’opinion « at homex.

Le vrai problème n’est pas celui de l’armement chimique de l’Irak mais de son industrie chimique. Aucun pays ne peut prétendre assurer son développement économique sans industrie chimique. Les produits chimiques sont utilisés partout. Or cette industrie présente cet avantage de fournir facilement un prétexte : l’Irak fabrique des armes chimiques ! Et, opportunément, en cassant l’industrie chimique irakienne, on rend le pays complètement dépendant de l’impérialisme occidental. La politique de l’administration américaine consiste donc à dramatiser systématiquement la situation en présentant à l’opinion occidentale un prétexte plausible. Ainsi, le système d’épuration d’eau a-t-il été bombardé parce que la chlorine, un désinfectant de l’eau, pouvait servir à la fabrication d’armes chimiques. Conséquence, dix-huit millions d’Irakiens reçoivent de l’eau contaminée dans leurs robinets, avec les conséquences pour la santé publique qu’on imagine. 98 % des stations électriques ont été détruites, parfois bombardées 5 fois. Une usine de fabrication de lait en poudre a été détruite parce que c’était une « usine chimique ».

Les livres n’entrent plus dans le pays. Le papier non plus, car il contiendrait un produit chimique qui pourrait être récupéré pour faire des armes ! Aucune publication scientifique ne passe le blocus. Les Nations Unies ont décidé que plus un seul projet scientifique ne se réaliserait sans son contrôle, et elle se réserve même le droit de regard sur le personnel engagé. Les pesticides sont interdits, les engrais aussi, tout cela pouvant produire des « armes chimiques », ce qui provoque de mauvaises récoltes. Le bétail n’est plus vacciné. Les produits anesthésiques également font l’objet du blocus, ce qui fait que les femmes subissent des césariennes à vif. Les usines de médicaments, de vaccins pour les humains ou pour le bétail ont été détruites et ne peuvent pas être reconstruites. Selon l’UNICEF, 90 % des enfants étaient vaccinés, avant la guerre, c’est-à-dire plus qu’aux États-Unis. Aujourd’hui ils ne sont que 10 %.

Ces propos ne sont bien évidemment pas destinés à faire l’apologie du régime de Saddam Hussein mais à montrer le contexte dans lequel les Irakiens doivent subir l’acharnement pointilleux des inspecteurs de l’ONU, qui font tout pour que le blocus ne soit pas levé et que le pétrole irakien ne revienne pas sur le marché international. Le Monde libertaire en a déjà largement expliqué les raisons (Cf. notamment : « Bombardements électoraux en Irak », Monde libertaire, 10-12 septembre 1996 ; « Une Nouvelle guerre du Golfe ? », 27 nov.-3 déc. 1997).

Les inspecteurs de l’ONU, parmi lesquels se trouve une délégation américaine que Saddam Hussein estime pléthorique, semblent avoir un curieux talent pour « découvrir » une « affaire » chaque fois que les problèmes intérieurs aux États-Unis créent du souci au président. Ça doit certainement être vrai, parce que même la télé a fini par s’en apercevoir…

En ce moment, Bill Clinton a des problèmes de quéquette.

Qu’à cela ne tienne, bombardons l’Irak !

Éric Villain


[1Cf. René Berthier, L’Occident et la guerre contre les Arabes, L’Harmattan, p. 54 sq.

[2« Le “crime” principal de Saddam Hussein, aux yeux de l’impérialisme, n’était pas de porter atteinte aux droits de la personne ni de massacrer toute opposition, car l’impérialisme se moque de ce genre de considération, il était de vouloir faire de son pays un “pays industrialisé autonome”. C’est pourquoi il avait engagé pour plus de 7 milliards de dollars dans des projets à court terme dans les secteurs pétrolier et gazier, mais aussi dans les matières premières (phosphates, soufre), dans les industries légères (textile, automobile, agro-alimentaire), dans l’industrie militaire, dans l’agriculture et même dans la reconstruction proprement dite.

 »Le programme de reconstruction, après la guerre Iran-Irak, estimé à 60 milliards de dollars engagés à moyen et long terme, était impossible à réaliser dans les conditions de l’époque. Le bas niveau du prix du baril de pétrole suffisait tout juste à payer les importations courantes sans régler le problème de la dette. Or, pour compliquer les choses, le prix du brut chuta de nouveau au cours du printemps 1990, acculant l’Irak à la faillite.

 »Un accord obtenu à l’OPEP fin juillet devait soulager un peu l’Irak du poids de sa dette en lui rapportant 6 milliards de dollars de plus grâce à la remontée du cours du baril de 14 à presque 20 dollars, mais cela représentait peu de chose par rapport au total des sommes dues. Ces quelques informations chiffrées permettront sans doute de mieux situer le problème du conflit entre l’Irak et les États industrialisés. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. […] Présenté comme un diable par les médias, il [Saddam Hussein] ne l’est pas plus que bien des dictateurs soutenus par les États occidentaux, et le gouvernement français moins que tout autre est en position de donner des leçons […].

 »Notre intention n’est évidemment pas de disculper Saddam Hussein mais de montrer que ce n’est pas ce critère-là qui a été déterminant dans la réaction occidentale.

 »Lorsque Saddam Hussein n’était qu’un banal dictateur et rien d’autre, c’est-à-dire lorsqu’il arrêtait, torturait les opposants, gazait les populations civiles iraniennes et kurdes sans menacer l’approvisionnement en pétrole occidental, aucun des gouvernements qui lui prêtait de l’argent, lui livrait des armes, du matériel informatique pour construire des fusées, n’a cru devoir protester ; pourtant, là se trouvaient de bonnes raisons pour organiser des représailles économiques.

 »Ce qui est déterminant, c’est que si le projet de Saddam Hussein avait réussi, cela aurait inévitablement conduit à une modification du rapport des forces entre pays producteurs de pétrole et pays consommateurs, dans le sens d’un ajustement des prix plus favorable aux premiers. Le risque, en prime, était la constitution d’un bloc arabe plus solide face au monde occidental : que serait-il advenu si cette fraction importante du tiers-monde que constitue le monde arabe se mettait à produire ses propres voitures, son propre ciment, ses propres engrais, son propre textile ? À long terme, c’est cela qui était intolérable pour l’impérialisme. » Op. cit. p. 23-24.


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