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Les « 8 mars » se suivent : mais quelle signification ?

Le jeudi 5 mars 1998.

Retrouver les origines de la Journée internationale des femmes n’est pas chose facile et plusieurs féministes s’y sont attelées.

Des faits incontestés

1910 : À Copenhague, Clara Zetkin propose aux participantes de la Deuxième conférence internationale des femmes socialistes que […] « les femmes socialistes de tous les pays organisent tous les ans une “journée des femmes” qui servira en premier lieu la lutte pour le droit de vote des femmes. »

1911 : Des manifestations impressionnantes ont lieu dans un grand nombre de pays d’Europe et aux États-Unis. Dans la seule ville de Berlin, 45 meetings rassemblent plus de 40 000 participants et plus de 30 000 femmes défilèrent dans les rues de Vienne en Autriche.

1913 : Des rassemblements clandestins sont organisés en Russie, notamment à Saint-Pétersbourg.

1914 : Mary Richardson lacère de coups de couteau la statue de la Vénus de Vélasquez et déclare vouloir « détruire le portrait de Vénus, la plus belle femme de l’histoire mythologique, pour protester contre le gouvernement qui détruit Miss Pankhurst, le plus beau caractère de l’histoire moderne ».

1915 : Alexandra Kollontaï organise à Christiana, près d’Oslo, une manifestation des femmes contre la guerre et Clara Zetkin une conférence internationale des femmes, prélude à la conférence de Zimmerwald.

Le 8 mars 1917 (dans le calendrier grégorien, le 23 février), des femmes manifestent en Russie. « Sans tenir compte de nos instructions, les ouvrières de plusieurs tisseries se sont mises en grève et ont envoyé des délégations aux métallurgistes pour leur demander de les soutenir… Il n’est pas venu à l’idée d’un seul travailleur que ce pourrait être le premier jour de la Révolution » (Trotski, Histoire de la Révolution russe).

Si Trotski ou d’autres témoins insistent sur le caractère spontané et indiscipliné de cette initiative, d’autres s’en attribueront la paternité et l’organisation : « Le 23 février, à l’appel du comité bolchevik de Petrograd, les ouvrières descendirent dans la rue pour manifester contre la famine, la guerre, le tsarisme » (« Histoire du parti bolchevik », cité par V. Michaut, Cahiers du Communisme, 1950).

Les articles qui seront consacrés à partir de 1920 à la Journée internationale des femmes ne feront pas souvent référence à cette grève des femmes en Russie mais donneront des versions variables à l’origine de cette journée et à sa signification, selon les besoins du moment et de l’organisation qui en parle.

En 1925, on se contente d’appeler les femmes à lutter contre le colonialisme et en 1932-1933 à se révolter contre le fascisme ; ou encore on les convie à envier le sort des femmes soviétiques, libérées par la Révolution d’Octobre (!).

Après la guerre, à partir de 1946, c’est de plus en plus aux mères que l’on s’adresse.

Le 8 mars 1949, on lit dans L’Humanité cet appel « aux Mères de famille, travailleuses, défendre la paix, c’est réclamer que tout soit mis en œuvre pour l’amélioration du sort des familles et des travailleurs. »

1857 : le mythe des origines ?

C’est dans L’Humanité du 5 mars 1955 que la légende du 8 mars 1857 fait son apparition : « La journée internationale des femmes continue la tradition de lutte des ouvrières de l’habillement de New York, qui, en 1857, le 8 mars, manifestèrent pour la suppression des mauvaises conditions de travail, la journée de 10 heures, la reconnaissance de l’égalité du travail des femmes. Cette manifestation produisit une grande impression et fut recommencée en 1909, toujours par les femmes de New York. En 1910 […], C. Zetkin proposa de faire définitivement du 8 mars, la journée internationale des femmes ».

En 1957, le même journal célèbre le centenaire de ce 8 mars : « Les ouvrières de l’habillement […] s’en allèrent défiler dans les rues, comme des hommes, portant pancartes et banderoles. »

Faut-il croire Antoinette (mensuel des femmes de la CGT), qui écrit dans son n° 1 de mars 1964 : « Ce sont les Américaines qui ont commencé, c’était le 8 mars 1857 […] pour réclamer la journée de 10 heures, elles ont envahi les rues de New York » ? Ce journal ajoute en mars 1968 : il s’agit du 8 mars 1857 et les ouvrières en grève « réclamaient déjà la réduction du temps de travail, l’augmentation des salaires et leur égalité pour un travail égal, des crèches et le respect de leur dignité. »

La version des « Pétroleuses », en mars 1975, qui fixe aussi l’origine du 8 mars au 8 mars 1857, est-elle plus vraisemblable : « Une des premières grèves de femmes, opposant les ouvrières du textile à la police de New York, qui charge, tire et tue » ?

Des recherches entreprises, tant dans les livres d’histoire du féminisme, que dans ceux du mouvement ouvrier américain ou encore dans les quotidiens de l’époque, rien ne prouve l’existence d’une grève de femmes ce jour-là, ni d’une répression policière…

Un des arguments évoqués pour ne pas croire à une grève est que le 8 mars 1857 tombait un dimanche ; cet argument n’est pas forcément convaincant : ne venons-nous pas de voir une manifestation d’enseignants français un dimanche de janvier 1998 ? Au XIXe siècle le droit de grève était tellement réprimé qu’on peut tout à fait imaginer une grève ou une manifestation ce jour-là.

Ne s’agirait-il pas d’un « souvenir obscur qui se serait transmis de façon souterraine à travers des générations de militantes socialistes » ?

Le 8 mars 1857 n’est-il pas une reconstruction qui associe la date de 1857, choisie comme un hommage à Clara Zetkin, née cette année-là, et les ouvrières des tissages russes en grève en mars 1917 ?

Depuis les années 70, le 8 mars reprendra une place symbolique importante dans les luttes des femmes. Souvent, quand se crée un journal féministe le premier numéro est daté du 8 mars.

Quand une organisation veut montrer qu’elle se préoccupe de la place des femmes dans la société, elle profite du 8 mars pour sortir un numéro spécial de ses publications (ou y consacrer une page spéciale).

Le 8 mars 1982, à l’initiative du tout nouveau ministère des Droits des Femmes, va « se dérouler en France un nombre considérable de cérémonies, toutes destinées à glorifier, revaloriser (ou simplement rappeler) l’importance du rôle des femmes dans la société française ».

D’autres 8 mars verront les femmes manifester pour revendiquer la possibilité de circuler la nuit tranquillement, par exemple à Lyon, en 1997 la manifestation s’intitule « Prenons la nuit » ; en 1996, à Besançon les « Sorcières sans frontière », à Poitiers, des femmes et des hommes du groupe Alexandre Berckman rebaptiseront les rues de la ville en les féminisant : Louise Michel et Emma Goldman y seront en bonne place !

Les manifestations se succèdent, en solidarité avec les femmes qui luttent dans tous les pays, des « Mères de la place de Mai » argentines aux femmes algériennes qui luttent contre l’intégrisme religieux et l’État qui tentent, chacun à leur façon, de les opprimer.

Cette recherche sur l’histoire du 8 mars — ici bien succincte — montre l’opacité permanente de l’histoire des femmes : si les femmes, leurs actions et leurs initiatives, étaient mieux prises en compte et reconnues, n’éviterait-on pas ce doute ?

Cela montre aussi que la lutte des femmes et la lutte des classes ne concordent pas forcément : certaines établissent une hiérarchie entre les deux et veulent croire que la révolution économique contre le capitalisme balaiera des siècles de patriarcat ; d’autres essaient de soumettre la lutte des femmes à l’intérêt de leur organisation, les utilisant quand il y a une opportunité, les rejetant vers les fourneaux quand il n’y a plus besoin d’elles…

Faut-il ne s’intéresser qu’aux luttes des ouvrières et négliger les apports d’autres femmes aux révoltes contre toute forme d’aliénation et d’exploitation ? Faut-il envisager que la lutte des femmes soit autonome ou faut-il se battre pour que femmes et hommes aient les mêmes droits dans les organisations et dans la société ?

Aujourd’hui, il est de toute façon important de se réapproprier une histoire de cette Journée internationale des femmes. En effet, pour de nombreuses personnes, il y a confusion avec la fête des mères (journée instituée par Pétain en 1941 pour repeupler la France).

On peut aussi noter une manipulation idéologique, parallèle à celle du 1er Mai : ce dernier n’est-il pas inscrit sur nombre de calendriers comme la fête du travail alors qu’il s’agit de la journée de solidarité internationale des travailleurs ?

Finalement, malgré les doutes sur l’origine de cette journée, l’important n’est-il pas d’en profiter pour affirmer notre droit à l’égalité et à la dignité, pour affirmer nos revendications et manifester notre solidarité avec toutes les femmes en lutte dans le monde ?

Pour un 8 mars, Journée internationale de lutte de toutes les femmes !

Élisabeth Claude


Sources :

José Contreras, Anny Desreumaux, Christine Fauré, Liliane Kandel, Françoise Picq.

« Une Commémoration peut en cacher une autre : à propos de la Journée Internationale des Femmes ». Histoire d’Elles, n° 0, 8 mars 1977.

Liliane Kandel, Françoise Picq. « Le Mythe des origines, à propos de la Journée Internationale des femmes ». La Revue d’en face, n° 12, automne 1982.

Rose Prudence, Françoise Picq. « La Légende du 8 mars : de l’agit’prop ». Libération, 8 mars 1982.


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