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Irak

Le Blocus continue

Le jeudi 5 mars 1998.

Malgré la machine guerrière lancée aux États-Unis pour faire diversion aux problèmes de quéquette de Bill Clinton, malgré les 66 % d’Américains favorables à une opération militaire en Irak, malgré les pressions de tout l’establishment politico-militaire américain, un accord a pu être signé entre l’Irak et l’ONU.

Le Monde libertaire s’était déjà fait l’écho de la situation précaire de la diplomatie américaine au Proche-Orient à cause de l’incapacité de Washington à inciter Israël à poursuivre les négociations avec les Palestiniens. On peut se demander si cet accord n’est pas lui aussi un signe d’échec, dans la mesure où, jusqu’à présent, toute initiative dans le Golfe était un monopole américain, l’ONU ne servant qu’à fournir une légitimité de façade. Cette fois-ci, c’est l’ONU qui apparaît comme le principal acteur, laissant à l’administration américaine le rôle de spectateur réticent. La situation est d’autant plus paradoxale que les États-Unis avaient tout fait pour empêcher la réélection de M. Boutros Ghali, l’ancien secrétaire général, et avaient soutenu la candidature de Kofi Annan.

Malgré la grande part de manipulation dont Washington avait fait preuve pour justifier la guerre du Golfe, les États-Unis disposaient d’un crédit important auprès des états de la région, ne serait-ce que parce qu’ils étaient les garants d’un ordre qui maintenait les privilèges des couches dominantes. Mais leur crédit venait aussi du processus de paix lancé entre Israéliens et Palestiniens. Ce crédit-là semble bien avoir complètement disparu, d’autant que le pouvoir en place en Israël s’est relativement autonomisé par rapport à la politique de l’administration américaine par son insertion plus importante dans les rapports capitalistes mondialisés.

Les langues se délient

Il est curieux de constater à quel point l’accord entre l’Irak et l’ONU a pu délier certaines langues qui se livraient jusqu’alors à une scandaleuse autocensure. Nous disions dans un précédent Monde libertaire, à propos de l’attitude des experts de l’UNSCOM, qu’il n’avait « jamais été question de vérifier si les accusations irakiennes concernant le rôle des experts américains étaient exactes ». Cette attitude était bien connue, mais il a fallu attendre le 26 février pour que Le Monde en fasse état, dans un article intitulé « à Bagdad, la guerre entre “cow-boys” et “défenseurs des petits lapins” » dans lequel l’arrogance des inspecteurs de l’UNSCOM est enfin dévoilée. Les « cow-boys » sont les inspecteurs de l’UNSCOM chargés du désarmement, tandis que les « petits lapins » sont les observateurs du programme humanitaire. Richard Butler, le chef (américain) de l’UNSCOM s’était distingué en affirmant dans une réunion publique en Israël que les armes de Saddam Hussein pouvaient atteindre ce pays, ce qui était une façon de mettre de l’huile sur le feu, sachant à quel point la question d’Israël est sensible dans l’opinion américaine. Depuis le début, l’UNSCOM est un instrument de la politique américaine, dont les rapports systématiquement défavorables servaient à justifier le report, tous les 60 jours, du blocus imposé au pays.

L’accord du 24 février ne signifie pas la levée de l’embargo, et les Irakiens ne s’y trompent pas. La situation de la population est terrifiante. Malgré la compétence des ingénieurs irakiens qui avaient permis de reconstruire l’essentiel des infrastructures du pays en un temps record, l’absence totale de liens avec l’extérieur fait qu’aujourd’hui le matériel dégradé ne peut plus être remplacé et que l’approvisionnement en eau, en électricité est très difficilement assuré. Des maladies terribles sont réapparues, qu’on ne peut pas soigner faute de médicaments. Le blocus a provoqué une surmortalité de près de 10 000 enfants par mois.

On peut penser que l’attitude des états-Unis est paradoxale lorsqu’on se rappelle l’obstination avec laquelle Washington s’opposait à toute concession envers Saddam Hussein. Les déboires de la politique proche-orientale et les réticences de plus en plus fortes des gouvernements européens (à l’exception de l’inévitable Grande-Bretagne) ne suffisent pas à expliquer la situation actuelle, qui mériterait d’être analysée avec du recul. Il reste qu’il n’a pas encore été question de la levée du blocus, et que la population irakienne est encore l’otage d’une politique sur laquelle elle n’a aucune prise, et qu’elle est victime d’une arme de destruction massive autrement plus réelle.

Il restera à faire le bilan de ce blocus imposé à la population irakienne, non seulement en termes de vies humaines (700 000 morts) mais aussi de centaines de milliers de vies brisées, d’enfants mal nourris qui en subiront les séquelles irréversibles, physiques et intellectuelles, de destruction des solidarités sociales, de délinquance et de prostitution, de développement de l’analphabétisme.

La fin du blocus contre l’Irak ne sera pas une fin si ne se développe pas un combat général contre l’utilisation de ce procédé comme mode de règlement des conflits internationaux, car, en Irak comme ailleurs, la grande masse de la population trinque tandis que la classe dominante s’enrichit dans des proportions inouïes.

R.B.


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