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Rapide historique sur l’éducation libertaire

Le jeudi 12 mars 1998.

Les rapports entre les anarchistes et l’éducation (ou l’acte de formation) ont été — on oserait dire évidemment — permanents. De P.-J. Proudhon à l’expérience de Bonaventure, textes théoriques, débats, discussions, réalisations se succèdent depuis un siècle et demi.

Pour préciser son approche de la notion d’éducation, Proudhon invente (ou redécouvre) un mot : démopédie, l’enseignement du peuple. Aucun dictionnaire contemporain n’a, à ma connaissance, retenu ce vocable. C’est dommage, car il résume parfaitement son propos : l’éducation populaire, par le peuple, pour le peuple. Et à travers quelques unes de ses œuvres (en particulier La Justice) il donne quelques principes, et essentiellement celui de l’apprentissage polytechnique [1]. Rien à voir avec l’école du même nom !

Dans la décennie suivante, Michel Bakounine va prolonger la réflexion proudhonnienne et l’essentiel de ses propositions se trouve résumé dans une page célèbre de Dieu et l’État [2] (voir encadré) [3].

Une fois lancé, ce mouvement de pensée ne va plus s’arrêter. Des noms connus jalonnent cette recherche intellectuelle et pédagogique : Kropotkine, Louise Michel, Robin, Ferrer, Pelloutier, Besnard, et les autres… [4].

De la théorie, un certain nombre de compagnes et de compagnons vont passer à la pratique et ceci dès 1880 avec l’expérience de l’orphelinat de Cempuis. Mais comment résumer en quelques lignes 120 années de réalisations ? Tâche impossible ! Surtout que des ouvrages récents sont parus qui, soit comblent une lacune documentaire, soit apportent des éléments nouveaux par rapport à des études anciennes. Aussi je ne peux mieux faire que conseiller de consulter la liste des ouvrages (81 titres !) parue dans le catalogue de la librairie du Monde libertaire, avec mention spéciale pour le Cempuis de Nathalie Brémand, les livres de (et sur) Ferrer, Sébastien Faure, Freinet [5], Bonaventure, etc.

De toutes ces expériences (de la Ruche à Bonaventure), on peut tirer quelques leçons. La première consiste à noter l’extrême difficulté à faire vivre une expérience pédagogique en dehors de l’institution officielle, la survie n’étant possible qu’avec le concours du mouvement social (syndicats, coopératives, mutuelles, organisations spécifiques).

La deuxième consiste à noter également l’extrême difficulté de la pénétration des propositions pédagogiques libertaires au sein de l’institution officielle. Mais ceci est un autre sujet, traité dans les colonnes voisines.

Et j’aimerai conclure en rappelant — de mémoire — cette phrase de Sébastien Faure : « L’école d’hier, c’est l’école de l’Église, l’école d’aujourd’hui, c’est l’école de l’État, l’école de demain, c’est l’école libertaire ».

Yves Peyraut


Extrait de Dieu et l’État. Michel Bakounine

Il en sera donc de même pour les professeurs de l’École moderne, divinement inspirés et patentés par l’État. Ils deviendront nécessairement, les uns sans le savoir, les autres en pleine connaissance de cause, les enseigneurs de la doctrine du sacrifice populaire à la puissance de l’État et au profit des classes privilégiées. Faudra-t-il donc éliminer de la société tout enseignement et abolir toutes les écoles ? Loin de là. Il faut répandre à pleines mains l’instruction dans les masses et transformer les Églises, tous ces temples dédiés à la Gloire de Dieu, l’asservissement des hommes, en autant d’écoles proprement dites, dans une société normale, fondée sur l’égalité et sur le respect de la liberté humaine, ne devront exister que pour les enfants et non pour les adultes ; et, pour qu’elles deviennent des écoles d’émancipation et non d’asservissement, il faudra en éliminer avant tout cette fiction de Dieu, l’asservissement éternel et absolu. Il faudra fonder toute éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi ; sur le développement de la dignité et de l’indépendance ; sur le culte de la vérité et de la justice quand même, et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer, en tout et partout, la culte divin.

[…] Toute éducation rationnelle n’est au fond que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation devant âtre de former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui.


[1On peut sur ce sujet consulter les actes du colloque de novembre 1994 de la société Proudhon consacré à ce sujet. L’éducation : Proudhon, proudhonnisme (XIXe, XXe siècles), 70 FF.

[2Réédité dans la collection « Volonté anarchiste, 40 FF.

[3On peut noter avec une relative malice qu’un des plus proches amis de Michel Bakounine, et membre de la première Internationale Buisson va être un des fondateurs de l’école publique de la IIIe République, en tant que collaborateur de Jules Ferry. Et jusqu’en 1905, le secrétaire de Jules Ferry est un certain James Guillaume… Il pourrait être intéressant pour un historien contemporain de déterminer si, grâce à ces hommes quelques semences de propositions libertaires ont germé au sein de l’Instruction publique, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est loin de nos idées.

[4Pour approfondir cette question, on peut consulter — entre autres — le livre de Jean-Marc Raynaud T’are ta gueule à la révo !, Éditions du Monde libertaire.

[5Sur Freinet, les opinions divergent. N’a-t-il pas été membre du PC jusqu’en 1952 ? Les mauvaises langues suggèrent que ses sympathies naturelles le conduisaient vers le mouvement libertaire, mais il semble que Élise ait joué auprès de Célestin le même rôle qu’Elsa auprès de Louis (Aragon) : l’ancrage au PC.


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