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Modifiez les gènes

vous multiplierez les dollars !
Le jeudi 2 avril 1998.

En novembre dernier, le gouvernement Jospin autorisait la culture du maïs transgénique en France — une première en Europe. Y aurait-il eu quelques influences de la part de certains industriels ? Peter Brabeck, patron de Nestlé, a bien menacé l’Autriche qu’il fermerait ses centres de production sur place si ce pays insistait sur son refus des plantes transgéniques (notamment le maïs « Novartis », accepté par Bruxelles et par la France). Il faut dire que l’enjeu économique, motivé par les découvertes de la biotechnologie, est colossal ! Du Pont, le numéro 1 mondial américain sur le marché des phytosanitaires, évalue la manne financière à près de 500 milliards de dollars au total !

Car, avant de parler d’éthique, de santé, d’environnement ou de nutrition du tiers-monde, c’est bien de fric dont il est surtout question concernant cette trouvaille de la science génétique. C’est dire qu’un effort tout particulier est consenti par de grands groupes (Monsanto, Du Pont, AgrEvo, Novartis, Zeneca et bien sûr notre cocorico Rhône-Poulenc) sur la recherche agrobiologique. Environ 20 % de leur budget recherche est consacré à la biotechnologie. Les enjeux sont également « nationaux ». Aux États-Unis, 143 millions de dollars ont été débloqués par le sénat pour un programme de recherche sur le maïs. Mais en France aussi le mouvement s’amplifie : « Fédérons entreprises privées et laboratoires publics autour d’un pôle unique de recherche pour lancer le plus vite possible un vaste programme de recherche génomique en France » (responsables de Biogemma, dans Enjeux-Les Échos, mars 1998). Et les espoirs de ces recherches portent essentiellement sur la deuxième génération de produits transgéniques, c’est-à-dire sur des plantes modifiées afin de faciliter leur transformation ou d’améliorer leur qualité nutritionnelle (tomates plus sucrées, cotons « naturellement » colorés, etc.).

Contrôle global de la chaîne économique

Si la recherche biotechnologique intéresse les agrochimistes (la firme Monsanto a lancé sur le marché un soja résistant à l’herbicide « Round-Up »… qu’elle fabrique exclusivement !), elle attire aussi forcément les semenciers. Ceux-ci s’associent avec les agrochimistes (Limagrain et Pau-Euralis, respectivement troisième semencier mondial et numéro 2 français, s’associent et créent Biogemma qui rentre en partenariat avec Rhône-Poulenc) ou se font carrément bouffer par les groupes américains et anglais tels Zeneca ou Monsanto.

Il est évident que les agrochimistes, pour écouler leurs marchandises, les OGM (Organismes génétiquement modifiés), ont besoin des semenciers. Leur intérêt, et il n’est pas des moindres, est bien de contrôler toute la chaîne des transgéniques, de l’élaboration des gènes à l’alimentation (agroalimentaire), en passant par les semences, et donc l’agriculture. Pour les semenciers, c’est fait. Pour le reste, ce n’est plus qu’une question de temps ! Et les ogres de la « génomanie » (les apprentis-sorciers) de lorgner bigrement sur l’industrie agroalimentaire (Du Pont a déjà racheté une société spécialisée dans les protéines de soja).

Par le fait, ils forcent l’agriculture à devenir de plus en plus dépendante et ciblée (« L’agriculture sera un levier pour l’industrie, elle pourra répondre à des contraintes de formulation et de process en modifiant les matières premières » dixit A. Mecean, directeur scientifique du centre technique interprofessionnel des oléagineux métropolitains, dans Enjeux, mars 1998). Il faut dire que, comme d’habitude, la carotte fait avancer les ânes ! 500 FF de gain net par hectare, voilà qui peut donner à réfléchir à nos chers « industriels de la terre ». C’est pourtant le gain acquis par les agriculteurs américains malgré 25 % de surcoût sur le maïs résistant à la pyrale (sorte de chenille), mis au point par Novartis.

Heureusement, certain s’inquiètent de cette prise de pouvoir déguisée sur l’agriculture par des gros groupes industriels, notamment la Confédération paysanne. Et nous ne pourrions leur donner tort : « aux États-Unis, les contrats signés avec Monsanto sur le soja condamnent le cultivateur à n’utiliser qu’un herbicide et l’obligent à racheter la semence chaque année, alors que la plante produit sa propre graine » (Enjeux, mars 1998).

Et les consommateurs ?

Certain, afin, semble-t-il, de se donner bonne conscience, répliquent qu’en fait les consommateurs auront le dernier mot. Foutaise ! D’une part, des groupes de l’agroalimentaire, tel Nestlé, sont nettement pro-OGM, « sans état d’âme ». Ensuite, les gros distributeurs trouvent là un moyen de s’en mettre plein les fouilles. Comment ? C’est simple : les consommateurs (ou tout au moins une partie d’entre eux) ont peur des OGM ? Il suffira donc de créer des produits certifiés sans OGM… et de les vendre plus chers. « On ne peut exclure qu’il y ait une clientèle prête à payer plus cher pour disposer d’un produit sans OGM » déclarait Stefano Meloni, président d’Eridania-Beghin-Say, dans les colonnes de La Tribune. Casino, Carrefour, les centres Leclerc ne veulent pas d’OGM dans les produits vendus sous leurs propres marques. Cette politique qui ressemble plus à une opération marketing qu’à une prise de conscience écologique est un leurre à moyen et long terme car il faudrait alors doubler la filière récolte et transport, ce qui provoquerait un manque évident à gagner pour nos pachydermes de la distribution capitaliste. Les produits « sans OGM » ne seront donc que des marchandises de luxe (un peu comme les « bios » aujourd’hui) réservés à une certaine classe (ceux qui ont vraiment les moyens de préserver leur santé !), la « masse » se suffisant du reste… Car c’est bien vers le tout-OGM que l’on va. Un chiffre : de 50 % à 60 % des produits incorporent le soja ou ses dérivés, tels la lécithine. Or, si au États-Unis le soja transgénique représentait 1 % de la production en 1996, il atteindra 30 % en 1998, et la quasi totalité d’ici quelques années.

« Plus d’une vingtaine de variétés de coton, maïs, colza, tomate ou courgette transgéniques seront cultivées cette année sur 25 millions d’hectares, soit trois fois la surface céréalière française » (Enjeux, mars 1998). Ne vous l’avais-je pas dis que l’enjeu est colossal… pour certain ?

En contrôlant l’ensemble de la filière, les gros groupes agrochimistes mondiaux veulent ainsi imposer, et leur diktat économique aux producteurs, et leur camelote aux consommateurs. Une pierre deux coups pour un jeu plutôt juteux. Évidemment, pour faire avaler la pilule aux réticents, ces cochons de service n’hésitent pas à déballer des facteurs prétendument positifs à la vulgarisation des OGM. Par exemple : « C’est la seule solution capable de concilier la croissance démographique, la baisse des surfaces cultivables et la sous-nutrition ».

Balivernes ! Une seule raison motive ceux qui en ont et n’en auront jamais assez : le fric et la dépendance de la planète entière à leur égard.

Conclusions

Malgré l’enjeu, humain et écologique, engendré par de telles pratiques, il ne faudra donc pas s’attendre à un réel débat public, une fois de plus [1]. Faut-il d’ailleurs s’en étonner ? En tout cas, les progrès scientifiques et leurs applications guidées par les intérêts financiers et « nationaux » (ca va de pair !) ne font que renforcer l’idée que seule une société libertaire sera à même de garantir et de maintenir aux individus la liberté de choix et l’élaboration d’une véritable éthique face à ces menaces.

P.C.


[1Un « grand » débat aura lieu les 20 et 21 juin sur les OGM à en croire la revue Enjeux, « un panel d’une quinzaine de personnes représentatives (?) suivra deux week-end de formation avant de participer à une conférence de trois jours avec des experts. À l’issue de cette confrontation, les membres du panel rédigeront un texte exprimant l’"opinion publique" ». II est à supposer que ce « panel » sera bien formé afin de garantir l’assentiment populaire pour le progrès !


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