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Sans-papiers

L’Heure de vérité

Le jeudi 2 avril 1998.

Le 30 avril, à la fin du mois, la procédure de « régularisation » des sans papiers entamée au sortir des élections législatives devrait être close. La loi Chevènement a quant à elle été examinée en deuxième lecture par l’assemblée nationale courant février dans l’indifférence générale, hormis un communiqué commun des associations (LDH, MRAP, GISTI…) dénonçant les durcissements apportés à ce texte. Et ce sont seules les actions des collectifs de sans-papiers, bien plus enclins maintenant à compter les refus de régularisation tandis qu’approche l’échéance définitive, qui ont rappelé à l’opinion publique que le problème des lois xénophobes est loin d’être réglé par la gauche plurielle.

Dès le mois de décembre, le collectif de Lille entamait une grève de la faim de 68 jours qui lui permit de faire sortir de l’ornière une dizaine de sans papiers. En Nouvelle-Calédonie, la mobilisation a contraint le report de l’expulsion d’une centaine de Chinois par avion (on rappelle que Jospin a promis qu’il n’y aurait plus de « charters ») en occupant l’aéroport. Le 7 mars, un collectif de l’Essonne investissait la toute neuve cathédrale d’Évry, le 15 mars, un autre occupait l’église Saint-Pierre du Havre… Le 10 à Marseille, des manifestants troublaient le meeting de la gauche plurielle en dénonçant les expulsions d’Algériens qui continuent… À Lille, le comité des sans-papiers manifestait le 12 à Lille-Sud devant la salle du meeting de Pierre Mauroy pour les régionales, meeting auquel on lui avait refusé l’entrée. Il était également représenté le 15 devant les locaux du PS où un rassemblement de chômeurs en colère accueillait les tout nouveaux élus socialistes. Le 20 mars, plusieurs centaines de personnes défilaient à Évry pour soutenir les sans papiers.

Une répression de gauche

Le gouvernement a choisi de répondre à ce regain de mobilisation par la matraque et la criminalisation. Le 15 également, une centaine de « déboutés » de la circulaire Chevènement prenaient possession à Paris de Notre-Dame de la Gare. Le lendemain matin, tous furent interpellés. Un rassemblement de protestation fut dispersé le soir même par la police. Le 18, des sans-papiers investissaient l’église Saint-Jean de Montmartre à Paris, pour en être aussitôt expulsés. Cinquante d’entre eux font maintenant l’objet d’arrêtés de reconduite à la frontière !

Voir se développer, à l’approche du bilan définitif de sa vaste opération de fichage, des actions multiformes qui pourraient permettre des abcès de fixation comparables à ce que fut Saint-Bernard, c’est la hantise du ministère de l’Intérieur et de la gauche. Et c’est ce qui motive, à l’instar des méthodes déjà employées contre le mouvement des chômeurs, une telle répression.

Fin février, Chevènement chiffrait à 62 000, le nombre de dossiers de régularisation déjà traités : 32 000 régularisations et 30 000 refus. Il pronostiquait des proportions semblables (50/50) pour l’ensemble des 150 000 demandes.

C’est dire l’ampleur du travail qu’il reste encore à accomplir aux sans papiers ainsi qu’aux organisations et individus qui les soutiennent. L’heure approche des expulsions, des aides au retour forcé, des descentes au petit matin blême dans les foyers de travailleurs immigrés, comme ce fut déjà le cas en 1981 après la régularisation de 180 000 personnes. Foyers, qui sont depuis de longues années dans le collimateur de l’État.

L’exemple de la mobilisation calédonienne comme les précédentes luttes et grèves de la faim prouvent qu’il est possible de faire reculer l’État. On s’y colle tous ensemble ?

Certains amendements concernent les étudiants ou les jeunes entrés hors regroupement familial. D’autre part, la loi qui entérinait le délit de solidarité (article 21 de l’ordonnance de 1945), tout en excluant de poursuite judiciaires les membres de la famille proche et les associations, a été durcie : seules les associations à but humanitaires « dont la liste est fixée par le ministère de l’Intérieur » ne pourront être inquiétées par ce délit, à condition que leur intervention soit conforme à leur objet. Ce qui laisse entendre que toute aide, y compris juridique, tombe sous le coup de la loi.

On se souvient du rapport Sauvaigo, avant la loi Debré, qui se proposait d’en raser une partie. On se souvient également de la lutte du foyer Nouvelle-France à Montreuil en 1996 contre sa fermeture. L’UNAFO, qui regroupe une quarantaine d’associations et la Sonacotra, vient d’adresser un signal d’alarme : « depuis dix ans, le Fonds d’Action Sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille se désengage du soutien économique de nos établissements ». Source ASH n° 2059, 20 février 1998.

Bertrand Dekoninck
groupe Humeurs noires (Lille)


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