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Le Dopage, comportement d’exception ou phénomène courant (plus vite que son ombre) ?

Le jeudi 23 avril 1998.

Le dopage est une « affaire » qui revient périodiquement dans les colonnes des rubriques sportives : contrôles pipi positifs, problèmes de santé de sportifs de haut niveau, voire décès suite à un malaise cardiaque, un cancer ou encore pétage de plombs et hôpital psychiatrique.

Quelles sont ces substances miracles qui accompagnent ces sportifs dans une gloire éphémère (ou dans un anonymat complet), puis parfois vers une dégringolade aussi rapide ?

Ces produits qui changent les propriétés physiques du corps humain ou animal ont des « utilités » diverses : augmenter la masse musculaire (les anabolisants), empêcher que se déclenchent les signaux normaux de la fatigue et « donner un coup de fouet » (les amphétamines, la cocaïne, la caféine), modifier la composition sanguine en augmentant le taux de globules rouges de manière à apporter plus d’oxygène aux muscles (l’érythropotéine alias EPO, les transfusions sanguines avant les compétitions), ralentir le rythme cardiaque, diminuer le stress (les médicaments bêta-bloquants).

Quant au cannabis, il fait débat dans le mouvement sportif : sert-il ou non à améliorer les performances sportives en étant facteur d’agressivité ou permet-il à certains sportifs de décompresser après des compétitions particulièrement stressantes ? Toujours est-il que le cannabis fait partie des produits interdits du monde sportif (qui ne pourrait de toute manière être plus laxiste que la société en général).

Les pages sportives des journaux et les médias audiovisuels abordent le problème du dopage sous l’angle de la santé (volet prévention) pour aussitôt crier à la tricherie et réclamer des sanctions (volet répression). En face de cette notion négative de tricherie, se trouvent les valeurs positives de droiture, de fair-play, d’égalité des chances, de saine émulation. Or, il nous est difficile de croire à ces valeurs dans ce système économique et social fondé sur la compétition féroce entre individus, entre villes, entre pays. Comment peut-on croire que le sport de compétition est en dehors des tensions d’une société où tous les moyens sont bons pour les dominants afin d’accroître cette domination ?

Ainsi, le dopage et la violence sont officiellement interdits dans la compétition sportive, au même titre que les formes variées de délinquance (violence, racket, escroquerie, affairisme, abus de biens sociaux) sont honnies dans la société. Dans les deux cas, elles sont rejetées parce qu’elles constituent une concurrence déloyale dans un monde où les idées libérales (le mythe d’une saine concurrence) sont prédominantes. Il y aurait d’un côté les « réglos », de l’autre les « tricheurs ».

Le corps devient une usine

Revenons au sport et intéressons-nous justement au sportif « réglo », celui ou celle qui sont applaudis pour leur sérieux, leur abnégation. L’expression qui revient souvent dans les médias à propos des champions, c’est leur qualité « de ne laisser rien au hasard » : ce discours pourrait concerner pareillement un chef d’entreprise, un juge, un politicien.

En fait, les champions sont très dépendants de leur entourage familial ou sportif. Autrefois, on voyait autour du sportif l’entraîneur, le masseur et le dirigeant : l’entraîneur et le masseur s’occupaient de la préparation sportive, le dirigeant de la logistique. Aujourd’hui, fini l’empirisme : bonjour, l’approche « scientifique ». Si le dirigeant est toujours là pour ramasser les bénéfices, c’est un ensemble de spécialistes qu’on voit grouiller autour de nos sportifs de haut niveau : le préparateur physique, le sophrologue, le diététicien, le psychologue, le kinésithérapeute, le cardiologue, le biologiste, l’ingénieur en mécanique ou en aérodynamique, le statisticien-informaticien (ou encore les conseillers en communication ou en placement financier). Il s’agit de tirer le meilleur rendement athlétique du sportif en déterminant son point de rupture physique, pour l’approcher sans le dépasser [1]. Là encore, les bavures existent sans qu’on puisse les imputer au dopage. Le sportif de haut niveau qui devrait selon la légende péter la santé accumule les pépins : tendinites, claquages musculaires, rhumes, etc.

Ainsi, le sportif de haut niveau n’est qu’un rouage d’une machinerie qui l’alimente et le dévore à la fois, bref qui l’aliène. On voit bien qu’à niveau athlétique équivalent, le sportif bénéficiant de la meilleure structure est avantagé. Néanmoins, ce fait n’est généralement pas dénoncé comme faussant la compétition : il s’agit d’un investissement avec prise de risque, ce qu’en société libérale, on présente comme normal et sain.

En conclusion : le dopage est la forme extrême d’un phénomène plus large, la recherche de technicité dont l’objet est le corps. Le caractère de ce qui est tricherie ou ne l’est pas est décidé par des organisations para-étatiques nationales ou internationales comme le Comité International Olympique, plus en fonction de considérations politiques et commerciales que d’ordre sanitaire ou éducatif.

« Et je remercie mon entraîneur et ma famille sans qui je ne serais pas là aujourd’hui. »

Hervé Richard
groupe Milly Witkop (Nantes)


[1Numéro spécial 30 « le sport, c’est la guerre », Manière de voir, Monde Diplomatique.


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