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Perpignan

Des gendarmes aussi ripoux que des flics ?

Le jeudi 30 avril 1998.

L’affaire avait éclaté fin octobre 1996 et certains de nos lecteurs — et lectrices — se souviendront peut-être d’une « Chronique des bas-fonds » relatant les faits.

Du 20 au 24 avril 1998, 22 gendarmes du peloton autoroutier de Rivesaltes (dit peloton de l’A9) ont comparu devant le tribunal correctionnel de Perpignan pour avoir utilisé leur uniforme afin de s’en mettre plein les poches et plein le compte en banque de manière gargantuesque entre 1992 et 1996. Des gendarmes de métier, des militaires de carrière, bref, l’honneur de la nation se constituaient ainsi un joli pactole alimenté par de coquets bénéfices provenant de magouilles, rackets, vols etc.

Ceux et celles d’entre-vous qui ont au moins une fois mis les pieds à Barcelone en prenant l’autoroute connaissent le péage du Boulou, le dernier avant la frontière franco-espagnole. C’est là que notre gang se postait pour attendre le passage des poids lourds, étrangers de préférence, repérés comme les plus intéressants. Le transporteur devait alors remettre qui ses cagettes, qui de l’argent, des fruits de mer, des porcelets, des volailles, des sacs de ciment, des céréales pour nourrir les petits cochons volés la veille, etc.

Les automobilistes n’échappaient pas à l’arnaque. Surtout ceux, plutôt d’origine maghrébine, qui passaient avec les voitures débordant de tous les côtés de marchandises ramenées au pays, de l’autre côté de la Méditerranée. Menaces, peur du gendarme français, et le tour était joué. D’un seul coup, la voiture retrouvait un volume et une masse plus… réglementaires.

Les spécialités du peloton de l’A9 étaient diversifiées. Contrebande d’alcool acheté au Perthus, encaissement direct de contraventions (parfois injustifiées) en monnaie étrangère, dépouillement de voitures supposées volées et que les propriétaires ne venaient même pas chercher, vu que le PV de découverte d’épave décrivait faussement un état catastrophique du véhicule retrouvé. Naturellement, les amis des ripoux rachetaient à bas prix les fausses épaves…

Ah ca, on peut dire que le port de l’uniforme et du képi a été rentabilisé un maximum à Rivesaltes ! Lors de la première séance du procès, quand les 22 gendarmes ont décliné leur identité et leurs revenus, le public découvre avec stupeur, indignation, rage, que 16 d’entre eux perçoivent encore un traitement (entre 5 000 et 12 000 FF) versé par la gendarmerie depuis octobre 1996 !

Les 6 autres étant en fait des auxiliaires, affectés au peloton au moment des faits et ayant profité du système à un degré moindre. Un d’entre eux raconte comment les chefs avaient fabriqué un pin’s à leur effigie qu’ils vendaient (cher) et qui faisait office de laisser passer pour les fois suivantes. « Halluciné » par ce qu’il découvrait cet auxiliaire raconte comment on l’a formé : « … Alors j’ai craqué. J’en ai pris environ pour 10 000 FF en un an » puis, comme pour se disculper un peu, il rajoute aussitôt « mais rien qu’aux marocains ! ». Ubuesque !

Edmond Rochette, militaire de carrière de 52 ans, adjudant chef, 30 ans de services, commandant du peloton infernal, nie tout. Il accuse les autres, déplore le manque de surveillance des chefs sur les auxiliaires. Ce sont eux qui prennent tout (au propre comme au figuré). Pour certains larcins qu’il ne peut pas nier, il avoue qu’on lui « offrait des cadeaux en contrepartie de son amitié ». Surréaliste !

Le summum est atteint le 23 avril alors que c’est au tour de Christian Bonnery de comparaître. Visiblement, il est venu pour balancer. Pour lui, le capitaine Rouyre de Narbonne (ancien commandant d’escadron d’autoroute à Narbonne actuellement en retraite) « et le lieutenant colonel Grech d’Orange couvraient Rochette et lui filaient de super notes. En échange, ils venaient au peloton se servir ». Il accuse ses chefs de l’avoir « mis en quarantaine », « mal noté » après qu’il ait dénoncé « toutes ces magouilles à son supérieur de Narbonne », alors qu’« il n’avait rien à se reprocher ». Grotesque.

Que fait la Justice ?

Elle reconnaît la gravité des faits, bien sûr, mais refuse obstinément de faire le procès de la gendarmerie nationale. Le tribunal a même refusé de faire comparaître la hiérarchie militaire, pourtant citée plusieurs fois. Marie Conte — présidente du tribunal — s’en tiendra donc aux simples dossiers des prévenus, considérés comme de vulgaires délinquants, sans plus. Visiblement, le képi ne suffit pas à faire la différence dans son esprit.

Le procureur Bernard Chifflet réclame « non pas des peines sévères mais des peines adaptées ». On croit rêver. Dans sa tête, même coupables, ces gendarmes, parce qu’ils sont gendarmes, sont moins coupables que certains qu’ils ont rançonnés. J’en veux pour preuve les propos qu’il a tenus lors de sa plaidoirie. Se mettant à la place d’un enfant marocain (sic !) assis à l’arrière de la voiture de ses parents, et témoin d’un premier racket au péage sud du Boulou puis d’un second, la liaison radio fonctionnant, au péage nord, il s’est demandé « comment un tel gosse, gamin de banlieue, pourra réagir s’il commet un délit et se retrouve devant un juge ? ».

La place de ce « gamin de banlieue » (d’origine maghrébine de surcroît) ne peut se trouver que devant un juge dans la tête de ce monsieur. Il est clair que la cause est entendue entre toutes les instances de l’État pour minimiser cette affaire sans avoir l’air de l’enterrer. D’ailleurs, les gendarmes coupables de faux en écriture publique encouraient pour cela la cour d’assises. Comment se fait-il alors qu’ils comparaissent finalement devant un tribunal correctionnel ?

Une affaire qui salit les services de l’État entre les mains de juges non professionnels ? Vous rigolez, c’est une affaire de spécialistes… Gageons qu’il vaut mieux être gendarme ripoux que directeur de publication du Monde libertaire [1]. Mise en délibéré du jugement le 11 mai.

Toutes les citations sont extraites des comptes rendus d’audience publiés dans L’Indépendant entre le 21 et 25 avril 1998.

Martine
groupe Puig Antich (Perpignan)


[1Le Monde libertaire a été condamné à 7 600 FF d’amende suite à une plainte déposée par le ministre de l’Intérieur pour une prétendue diffamation à l’encontre de la police.





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