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Mai 68… Mai 68… Mai 68…

de la révolte à un changement de société en oubliant la révolution sociale
Le jeudi 7 mai 1998.

En 1978, ils nous l’avaient joué discret. Le Larzac, les Lip, les communautés, les écolos purs et durs, l’activisme gauchiste, les crèches parentales, les écoles parallèles, les boutiques de gestion, de droit, les comités machins, les luttes trucs… c’était toujours à moitié vivant, et, ça pouvait encore s’inviter au grand bal de l’histoire.

L’heure était donc à ne pas souffler sur la braise ! En 1988, ils nous l’ont joué ironique. 1981 et la social-démocratie trônaient avec majesté sous le vieux chêne de l’illusion du changement. Le Larzac, respectueux de la condescendance du prince à son égard, avait regagné ses bergeries et leurs bêlements. Les Lip avaient mis les pouces depuis longtemps. La CFDT avait jeté au feu les habits de lumière de l’autogestion et exhibait au grand jour ses robustes mollets cléricaux. Le gauchisme avait été saigné à blanc par l’émigration au pays de cocagne réformiste. Les communautés flirtaient avec le néo-ruralisme, et le reste n’en finissait plus de se barrer en couille.

L’heure était donc à tirer sur le corbillard !

En 1998, la bedaine leur ayant définitivement bouffé le cœur, l’espérance d’un printemps trop bref ayant depuis longtemps passé l’arme à « gauche », ils (la plupart des décideurs cinquantenaires au pouvoir, à la télé, dans la presse et dans les médias) tentent de nous la jouer nostalgique et organisent à tout va de grandes messes en souvenir de LEUR Mai 68 !

À l’évidence le cul leur gratte encore de mauvaise conscience et c’est d’un doigt puant qu’ils feuillettent aujourd’hui le petit livre de la réécriture de l’histoire en s’imaginant que la nouvelle jeunesse de la révolte va le confondre avec le grand livre de la mémoire.

Un peu de méthode

Essayer de comprendre quelque chose qui s’est produit il y a trente ans n’est jamais simple.

Il faut constamment faire l’effort de s’extraire du présent pour bien se pénétrer du contexte politique, économique, social, culturel, sociétaire… d’hier. Difficile ! Surtout quand ceux qui tentent de se réaproprier le passé sont les mêmes que ceux qui essayent de nous confisquer l’avenir (en nous baratinant sur l’horizon soi-disant indépassable du capitalisme et de la démocratie bourgeoise) pour que nous soyons résignés à un présent dont ils sont les grands profiteurs.

Imagine !

À la fin des années soixante la France avait un tout autre visage que celui qui est le sien aujourd’hui. C’était encore un pays rural qui s’avançait à marches forcées vers l’urbanisation et l’industrialisation. C’était l’époque dite des trente glorieuses. De la croissance économique permanente. Et des premiers pas vers la société de consommation.

En ce temps là il n’y avait pas de chômage. Il y avait du travail, du travail et encore du travail. Les gros bataillons du baby-boom de l’après-guerre commençaient à déferler sur la scène sociale. L’enseignement secondaire était en train de se massifier (le pouvoir se plaisait à dire qu’il construisait un collège par jour). Le baccalauréat était roi et ouvrait toutes les portes de la réussite sociale. L’enseignement supérieur commençait à s’ouvrir largement aux classes moyennes qui grossissaient au rythme de la croissance économique (pour accueillir tout ce petit monde on construisait d’arrache-pied des campus à la périphérie des villes). L’école de la république, même si elle roulait pour les classes moyennes, passait alors aux yeux de tous pour un authentique ascenseur social.

La télé venait juste de faire son apparition. Rares étaient ceux qui disposaient d’un poste où ronronnait une seule chaîne en noir et blanc. On la regardait dans la rue, chez les commerçants. Ou au bistrot quand il y avait des matchs de foot ou de rugby. La radio trônait encore dans les cuisines. La Dauphine et la Simca 1000 étaient au cœur de tous les rêves. Les autoroutes n’existaient pas encore. « Salut les copains » faisait un tabac parmi une jeunesse avide de bruits, de mouvements et de vie.

Les adultes, quant à eux, sortaient des privations de la guerre. Ils s’étaient pris une pile en Indochine. Une nouvelle en Algérie. Ils avaient frôlé la guerre civile avec le putsch des généraux et ils aspiraient à la paix, à l’ordre et à la consommation.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes et le directeur du journal Le Monde pouvait, quelques semaines avant l’éruption, intituler l’un de ses articles : « La France s’ennuie ! ».

Poètes, vos papiers !

À la fin des années soixante, c’était clair, la société française était en pleine mutation. Les institutions et les mentalités, elles, étaient en pleine hibernation. De Gaulle, chef mythique de la France libre, devenait de plus en plus un vieillard grandiloquent. Son règne approchait maintenant la décennie tandis que l’alternative politique n’avait pas encore franchi la frontière de l’hypothèse.

La droite et ses godillots à front bas était aux affaires et semblait y être pour l’éternité.

La gauche quant à elle avait des allures de pâté d’alouette. Une alouette de groupuscules socialisants avec l’antique SFIO, le clown triste Mendès-France et le franc tireur Mitterrand, à hauteur de quelques pour cent aux élections. Et un cheval communiste qui labourait profond et large à hauteur de 25 % des suffrages.

L’URSS passait encore pour le paradis socialiste. La CGT syndiquait et encadrait plusieurs millions de personnes. Être taxé d’anticommuniste constituait l’injure suprême. Se réclamer de la révolution et de l’antistalinisme se terminait inévitablement par le pétage de gueule et quant à se réclamer de la révolution et à s’afficher antimarxiste ou anarchiste, c’était tout simplement risquer l’élimination physique. Aujourd’hui tout cela peut sembler incroyable. Il n’empêche que cela était et que ca témoigne d’un degré de verrouillage de la vie et de la pensée politique absolument impensable actuellement.

D’un coté, une caricature monarchique de droite au pouvoir et de l’autre les phalanges de l’ordre stalinien bien campés dans le scénario d’une opposition à fleurets mouchetés entre le capitalisme et le communisme sur fond de coexistence globalement pacifique entre l’URSS et les États-Unis.

Ajoutez à cela une encore très grande psychorigidité des mœurs, un autoritarisme bestial à l’école comme dans la famille ou à l’usine, les Beatles et les Stones qui secouaient le cocotier, les américains qui commençaient à se prendre une branlée au Vietnam, Che Guevara qui nous la jouait Robin des Bois en Amérique du sud, les hippies États-uniens qui babacoolaient peace and love, fumette et sique à tous vents,… et le premier météorologue politique venu aurait conclu que la société française et, d’une manière générale, toutes les sociétés occidentales étaient bloquées. Enserrées dans le carcan d’armures institutionnelles, politiques et culturelles.

Les choses étaient claires : le boom économique, la montée en puissance des classes moyennes, la vague de la jeunesse allaient faire péter le costume institutionnel, politique, culturel… dans lequel ils étaient plus qu’à l’étroit.

De l’éternelle révolte de la jeunesse

Quelques boutons d’acnés, un corps plein de vie qui n’en finit plus de grandir, un costume politique, institutionnel, culturel… passablement étriqué… Mai 68 n’aurait donc été qu’une énième version de l’éternelle révolte de la jeunesse. Assurément ! Au début tout au moins ! Quelques semaines avant le début des événements de Mai 68, en effet, les facs et les campus étaient calmes et dramatiquement dépolitisés. Oh, certes, quelques groupuscules gauchistes tentaient bien d’agiter le bocal, mais leur insignifiance numérique comme leur projet de société néostalinien les vouaient à psalmodier dans l’indifférence généralisée. Et puis !

Et puis il y a eut les premières maladresses répressives de l’administration (contre des membres du comité Vietnam à Nanterre), les secondes maladresses répressives de la police… et l’esprit de corps, appelé aussi solidarité contre la répression, commença à jouer à plein et à se nourrir de chaque nouvelle répression.

Dans le même temps, parce que les étudiantes résidant sur les campus ne pouvaient pas recevoir de visites après 10 heures du soir, il y eut les occupations des cités U de filles qui débouchèrent sur de grands débats sur la sexualité et la révolution sexuelle.

Ensuite, c’est l’histoire de la boule de neige. Mais une boule de neige paradoxale en ce sens qu’au lieu de dévaler la pente, elle s’est envolée vers les cimes.

à la critique radicale d’un modèle de société

Il faut le dire et le répéter, en France en 1968, l’environnement géopolitique mondial, le poids des institutions, des syndicats, du PCF et des mœurs était tel qu’il empêchait la naissance et l’expression d’une alternative politique quelconque.

Le gaullisme et le stalinisme formaient les deux mâchoires d’un même piège à cons.

De ce fait la révolte étudiante était obligée de sauter une étape et c’est ce qu’elle fit. La libération sexuelle, la critique de l’autoritarisme éducatif et scolaire, le refus de la production pour la production et de la consommation pour la consommation, l’aspiration au retour à la nature, à la vie communautaire ou collective, le refus de polluer l’environnement et de saccager la planète, le refus du travail et de toutes les aliénations, l’appétit de fêtes, de bio, d’amour, de liberté… tout cela et bien d’autres choses encore se trouva très vite au cœur de Mai 68 et constitua l’amorce d’une remise en cause radicale du modèle de société régnant à l’ouest (au royaume du capitalisme privé) comme à l’est (au royaume du capitalisme d’État).

Mais on ne change pas de société comme ca et nous en fîmes rapidement l’expérience.

Les cortèges étudiants eurent beau appeler les travailleurs à les rejoindre, ceux-ci ne se déplacèrent pas en foule. Et quand les manifs tentaient d’investir les usines elles se heurtaient aux grilles cégétistes et staliniennes.

Oh certes, parce que la jeunesse ouvrière commençait à ruer dans les brancards, il y eut bien un début de mouvement social avec la grève générale et l’occupation des usines. Mais tout cela fut managé de main de maître par la CGT et le PCF. Et finalement, parce que le gaullisme comme le stalinisme refusaient que le monde change de base, ils se mirent d’accord lors des accords de Grenelle et jetèrent quelques miettes au peuple. Les élections, et ce ne fut pas une surprise tant il était vrai que la population, les institutions et les forces politico-syndicales existantes aspiraient à un mieux être consommateur dans la paix et l’ordre, accouchèrent d’une chambre bleue horizon comme rarement dans l’histoire.

Comme on le voit Mai 68 n’aura finalement pas eu grand chose à voir avec la révolution. Mieux, on peut même dire que la jeunesse en révolte a refusé l’occasion de la révolution et quand le pouvoir qui avait implosé s’est retrouvé à prendre. Cela, ajouté à l’intelligence du préfet de police de Paris, aura au moins permis d’éviter un bain de sang et la guerre civile.

Et pourtant cette révolte sans perspective politique aucune aura constitué par la radicalité de sa critique du modèle de société existant un espèce d’au delà la révolution.

En mai 1968, j’avais 20 ans et c’est peut être parce que je me suis frotté au rêve de cet au-delà la révolution que j’ai aujourd’hui au cœur le désir de ne pas louper l’étape des moyens de sa mise en œuvre : c’est-à-dire celle d’un mouvement social révolutionnaire et libertaire. Étonnant, non !

Jean-Marc Raynaud


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