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Fonction publique en lutte ?

Le jeudi 8 février 2007.

Le 8 février, les fédérations de la fonction publique appelleront à une journée de grève et de manifestations. Le mot « d’ordre » (puisqu’il paraît qu’il en faut un !) sera la défense du pouvoir d’achat des fonctionnaires, en réponse à la ridicule revalorisation accordée il y a quelques semaines par le gouvernement.

Un petit tour et puis s’en va…

Côté revendications, comme à l’accoutumée, se grefferont à cette exigence consensuelle doléances spécifiques à chaque secteur et expression d’un ras-le-bol général…

Et, sous la façade d’unité syndicale, les uns et les autres tenteront de se distinguer pour bénéficier d’une bonne exposition au 20 heures.

Une journée comme on en a l’habitude, une démonstration de force, ou de farce, suivant le point de vue adopté.

Côté moyens d’action, ce sera donc une journée de retenue sur la feuille de paye, le cortège derrière la sono et sous les ballons et la balade en car… La CGT alignera ses bataillons de communaux pour faire nombre. La CFDT fera, comme d’habitude, dans l’innovation, son secrétaire François Chérèque s’étant félicité à la radio du « pragmatisme » de sa fédération de cheminots, appelant à la manif mais… pas à la grève ! Modernité, quand tu nous tiens…

Y être ou ne pas y être ?

Y aller ou pas ? Être ou ne pas être… de la « fête » ? La même question se repose à chaque fois. Bien sûr, le syndicalisme que nous défendons, syndicalisme de lutte, porteur d’un autre projet de société, n’a qu’un très lointain rapport avec ce qui va se jouer ce 8 février… Ni action directe, ni grève insurrectionnelle… La révolution n’est pas à l’ordre du jour !

Alors ? Devrons-nous bouder dans notre coin, au milieu de ceux et celles qui ne feront même pas l’effort de rester chez eux ce jour-là ? Ce « boycott » de la messe syndicale aura-t-il une quelconque valeur, quand bien même les raisons de refuser de participer à cette mascarade ne manquent pas ? Quelle position adopter ? Comme disait Prévert :
« Dis donc, camarade Soleil, tu ne trouves pas que c’est plutôt con de
donner une journée pareille à un patron ?
 »

Nos tripes, notre conscience… nous dictent d’aller rejoindre ceux et celles qui seront descendus dans la rue, malgré tout. Mais n’y a-t-il comme alternative que se défiler ou défiler ?

Pour nous, une telle mobilisation n’a bien entendu de sens que si elle s’inscrit dans une dynamique de lutte. Sans autre perspective que la reprise après un petit tour en ville, elle ne suscitera aucun espoir chez les exploité(e)s…

Faisons le pari qu’il y a toujours quelque chose à jouer. Cette grève peut être l’occasion d’entamer le débat avec nos collègues pour secouer un peu la léthargie électorale et leur sortir la tête des sondages.

À quelques mois de l’élection présidentielle, cette grève mérite un effort d’analyse. À l’automne dernier, à l’appel des fédérations de l’éducation, une mobilisation similaire avait été un fiasco. Les « leaders » syndicaux avaient alors déclaré : « Dans la période actuelle, les salariés ne croient pas en la lutte sociale, ils préfèrent attendre de déposer leur bulletin, les élections leur semblant un outil plus efficace… » Les rangs clairsemés leur avaient donné raison… jusqu’à ce qu’un vent de révolte souffle sur ce secteur de l’éducation (grâce à l’aide inattendue d’un ministre des plus arrogants…) et que deux grèves se décident à l’appel d’une assemblée générale du 93, indépendante des syndicats et parvenant à déborder le cadre de la seule mobilisation départementale.

Classes en lutte ?

C’est en effet le dynamisme et la détermination des cortèges de l’éducation qu’il faudra observer le 8 février. Depuis 1995 le monde de l’école est resté en ébullition, pas une année sans qu’un secteur (les non-titulaires, les lycées professionnels), un département (le 93, l’Hérault…) ou l’ensemble de ces acteurs (contre Allègre à deux reprises ou encore en 2003) ne se soulève et pose petit à petit les bases d’un mouvement autonome et coordonné (à travers les fameuses assemblées générales de bahut, de ville, de département ou même nationales comme en 2003).

Personnels des écoles, des collèges et lycées participeront massivement à cette journée du 8 février. C’est quasiment acquis. Mais pour les établissements les plus en pointe, hors de question de s’arrêter là. Suite à la grève du 18 décembre dernier contre la remise en cause du statut des professeurs du secondaire (augmentation du temps de travail et redéfinition des garanties et des missions des enseignants), la colère monte. Pour la première fois, la totalité des syndicats s’étaient rencontrés et avaient lancé un appel à la grève. Même le très réactionnaire Calcina considérait la grève reconductible comme inévitable. Le soufflé est retombé du côté des bureaucrates mais pas de la base. Un, puis deux, puis trois établissements… ont adopté le principe d’une grève reconductible à partir du 25 janvier. Appel relayé par l’AG du 93, soutenue par les syndicats départementaux (SNES, CGT, SUD et CNT) puis rejointe par une autre AG dans le 94. Sud et la CNT ont fait un appel commun à la grève reconductible. La nouvelle journée de grève « autonome » du 30 janvier s’est achevée par une nouvelle AG régionale s’appuyant sur la journée du 8 février pour consolider la mobilisation, installer le mouvement dans la durée et élargir géographiquement la lutte (en Guyane des établissements se sont mis en grève, en province des mouvements se dessinent).

Comme en 2003, la mobilisation dans l’éducation, peu efficace économiquement mais très visible socialement (des millions d’élèves concernés, sans parler de leur famille…), peut être un levier fort. À condition de tirer les enseignements du conflit sur les retraites et la décentralisation (manque de confiance dans l’autonomie du mouvement face aux directions syndicales, crainte d’utiliser tous les moyens d’action y compris la grève le jour des examens, suivisme et manque d’inventivité dans les modalités de lutte…).

Voter utile, c’est voter la grève !

Le 8 février, pour beaucoup, l’idée de peser sur la campagne sera mise en avant. Les directions syndicales se feront le relais de cette illusion, jouant les gros bras, parlant de coup de semonce, d’avertissement… Mais qui sait, en faisant prendre l’air aux drapeaux et aux banderoles, d’autres espoirs se lèveront peut-être.

L’idée que rien dans cette campagne ne laisse envisager un avenir meilleur fait son chemin. Le récent sondage publié par Libération sur les intentions de vote des enseignants est révélateur.

Renvoyant dos à dos les candidats, ces appuis traditionnels du PS sont justement ceux qui commencent à bouger.

Des revendications s’élaborent : refus de la précarité, défense d’une éducation égalitaire, augmentation des salaires, réduction du temps de travail… Exigences simples, que personne ne reprend à son compte et qui donc ne peuvent être portées que par les personnels eux mêmes.

Et cette méfiance envers les politiques se double d’une égale suspicion vis-à-vis de syndicats traditionnels qui n’ont peut-être pas senti que le vent pourrait tourner. Scrutant les paroles des candidats, inquiets du sort qui leur sera réservé, ils semblent incapables de dégager des espaces de contestation… à moins que le gros de leurs militants ne soit occupé ailleurs…

Cent et un ans après le congrès d’Amiens et sa fameuse charte, le mouvement syndical est bien en peine de réinventer une nouvelle voie émancipatrice pour les exploité(e)s.

Englué dans le principe de représentation et de délégation, il y a peu à attendre de ce rouage, à moins que les petites gouttes d’huile que nous sommes ne se transforment en grain de sable…

Grégoire Chambat
enseignant en collège CNT éducation 78





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