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Un poids, mille mesures

Le jeudi 1er mars 2007.

Serait-il osé d’affirmer, dans les colonnes du Monde libertaire, que quatre ans après sa condamnation pour complicité de crimes contre l’humanité, la libération de Maurice Papon, en 2002, fut une bonne chose ?

Assurément, non.

D’abord parce qu’anarchistes, l’idée même de la prison nous est intolérable.

Ensuite parce que, tout compte fait, encager un vieillard en réponse aux crimes contre l’humanité, précisément, eut été une façon malheureuse de poser voire de prétendre résoudre un affaire de cette nature.

Les occasions comme celle-ci sont rares pour que la justice, quand tous les regards convergent vers elle, prenne un soin particulier à astiquer ses lettres de noblesse.

Dans cet ordre d’idées, après avoir attendu une petite quarantaine d’années pour inculper Maurice Papon, et une petite quinzaine d’années pour entamer son procès, nos magistrats intègres avaient fait un bon début en ne prononçant « que » dix ans de réclusion pour l’ex-préfet de la Gironde, convaincu d’avoir scrupuleusement aidé les Nazis à assassiner quelques milliers de Juifs, entre autres saloperies.

On condamne à la peine perpétuelle pour moins que ça.

Il était sans doute encore un peu tôt pour aborder les massacres d’octobre 1961 et de février 1962, en plein Paris, accomplis par les forces aux ordres de M. Papon, préfet de police. Mais, en imaginant (soyons fous) que ce double scandale, encore soigneusement escamoté par l’État, ait été jugé, il est a peu près certain que les criminels auraient bénéficié d’une certaine clémence.

On aurait prononcé des peines symboliques.

On aurait épargné la prison aux grabataires en raison de « l’incompatibilité de leur état de santé avec la détention » et de la loi Kouchner dont Papon, impotent notoire, a pu profiter avant de quitter d’un pas assuré la prison de Fresnes.

On aurait préféré, en somme, la vérité sur cet épisode tragique de l’histoire des hommes, a la vengeance judiciaire.

Toute spéculation bue, il faut reconnaître qu’à l’égard de M. Papon, la justice a fait preuve d’un rare sens de l’humanité.

De là à faire une généralité d’un cas très particulier, il y a un gouffre. Un gouffre ? que dis-je ? Un abîme !

Un abîme dans lequel pourrissent les milliers de condamnés anonymes qui n’ont pas eu l’honneur de servir l’État, qui a l’occasion, ont eu l’impudence de se dresser contre lui.

Maurice Papon est mort après une retraite plus ou moins paisible, loin des hauts murs et, quoi qu’il en soit, sans remords ni regrets.

Pour les prisonniers d’Action directe, qui ont déjà purgé leur peine de sûreté et s’accrochent aux barreaux depuis vingt ans, la question de leur libération n’est pas à l’ordre du jour. Quels que soient leur état de santé et les pronostics vitaux engagés pour tel ou tel d’entre eux. Nathalie Ménigon, gravement malade, achève de pourrir dans une geôle du pays des droits de l’homme. Joëlle Aubron, rongée par le cancer, a eu la faveur de pouvoir mourir en liberté surveillée, quelques mois après son élargissement.

Tous n’en finissent pas de demander une libération conditionnelle et d’interroger la justice de ce pays sur la signification profonde de ce qu’il faut bien appeler un acharnement pénal.

D’une manière générale, les alertes pleuvent sur l’état de santé de la population carcérale et tous les observateurs, qu’ils émanent des institutions (Sénat), de services officiels (inspections générales des affaires sociales et des affaires judiciaires) ou d’organisation non gouvernementales (Observatoire international des prisons), font état d’une augmentation dramatique du nombre de détenus malades, physiquement et/ou mentalement atteints. Le garde des Sceaux fait la sourde oreille. Le ministre de la Santé hausse les épaules. Avec une constance froide et patiente, les prisons continuent de broyer la matière humaine.

Au nom de la sécurité (laquelle ?), le marteau s’abat de plus en plus durement sur la tête de ceux qui ont le malheur de visiter, menottes aux poings, les palais de justice. Certains délits qui hier n’étaient pas passibles de l’enfermement, le sont désormais. Les peines s’allongent. Les libérations conditionnelles sont accordées au compte-gouttes.

Toujours plus d’hommes, de femmes, de mômes (pour lesquels on aménage ces « centres fermés », misérable euphémisme pour nommer les prisons pour enfants) sont déversés dans ces dépotoirs cadenassés, pour y stagner et dépérir. Et, pour toute perspective, une fuite en avant vers la construction de nouveaux centres de détention, ou encore la sophistication des moyens de surveillance.

Il y a un peu plus d’un an, quelques détenus condamnés aux longues peines réclamaient, depuis la tristement célèbre prison de Clairvaux, leur mise à mort. Pour que cesse enfin l’hypocrisie d’une justice qui prétend favoriser le retour des condamnés à la vie sociale et qui, en réalité, empile toujours plus de pierres autour de ces emmures vivants. À cette provocation désespérée, M. Clément, le mal nommé, a cyniquement répondu :
« Qu’on les prenne au mot et on verra combien se présenteront pour être exécutés.  »

Sont-ils complices de crimes contre l’humanité ?

Non.

L’État français l’est bien davantage, lui qui guide aussi assurément ses prisonniers vers la dégradation physique, la folie, et le suicide.

A. S.





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