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Sans-papiers

Interview de Guinéennes

Le jeudi 28 mai 1998.

Ci-dessous l’interview de deux femmes guinéennes, sans-papiers français, participant à l’occupation de l’église Sainte-Thérèse, à Nantes (environ 70 personnes en attente de régularisation gèrent ce lieu depuis le 27 avril). Nous avons conservé la quasi-totalité de leurs réponses, les leitmotiv « on n’a pas de papiers, on veut des papiers, on n’est rien sans papiers » étant selon nous significatifs de l’obsession paralysante dans laquelle ces personnes sont maintenues, pour la plus grande gloire de Chevènement et de tous les républicains.



M.L. : La plupart des sans-papiers de Sainte-Thérèse se sont déjà vu refuser leur demande de régularisation. Quelle est votre situation personnelle ?

Aïcha : J’ai une carte d’un an depuis février, mais pour moi je ne suis pas encore régularisée, car j’attends toujours une carte de dix ans. On est parties occuper l’église, il y a quinze jours car on a beaucoup de difficultés avec ces papiers. Ce n’est pas facile avec les enfants. Dans ce pays quand on n’a pas de papiers, on ne peut rien faire du tout.

Fatima : Moi, depuis avant-hier, j’ai un récépissé de trois mois de la préfecture. On a trop de difficultés, avec les enfants, quand on n’a pas de papiers. On ne peut rien faire sans. Il y a trop de contrôles d’identité ici. Si on n’a pas de carte de séjour, on ne peut rien faire, on ne peut pas payer la cantine, rien. C’est pour ça qu’on est parties à l’église !

M.L. : Et votre mari, il a une carte ?

Aïcha : Mon mari a une carte d’un an. Mais on est séparés ! On a eu trois enfants mais seulement une vit avec moi, au foyer. Au foyer on m’aide pour essayer d’obtenir des papiers.

Fatima : Moi, j’habite chez une copine. Elle m’héberge tant que j’ai des difficultés pour obtenir des papiers. Je n’ai rien. Je vis comme ça.

M.L. : Vous avez des enfants ?

Fatima : Oui, trois. Plus mon mari et la famille de ma copine, on vit tous ensemble.

M.L. : C’est un grand appartement ?

Fatima : Oui, c’est un quatre pièces.

Aïcha : Même quand c’est pas grand, on peut pas dire grand chose parce qu’on n’a pas « de moyens » et avec les enfants on ne peut pas vivre dans la rue !

M.L. : Vous n’avez pas de travail, comment faites-vous financièrement ?

Aïcha : Pour l’argent on se débrouille. En France, quand on n’a pas de papiers, on peut pas travailler. Nous, les guinéens, à Nantes on souffre beaucoup.

M.L. : Mais quelles sont vos ressources, au foyer, par exemple ?

Aïcha : On n’a aucune ressource.

M.L. : Comment faites-vous, concrètement ?

Aïcha : Je n’ai rien du tout. C’est le foyer qui fournit la nourriture et qui nous aide pour les enfants.

M.L. : Est-ce que la fille qui vit avec toi est scolarisée ?

Aïcha : Oui, il n’y a aucun problème. À l’école il n’y a pas de problème, comme pour l’argent. Car dans ce pays il faut avoir de l’argent. Si on n’a pas de papiers on ne peut pas avoir d’argent. Et personne ne peut vivre sans argent !

M.L. : Vos enfants sont français ?

Aïcha : Non, pas tous. Ma première est née en Guinée. On est arrivés en 1981. J’ai accouché de deux enfants en France, en 1992 et 1994. Celui né en 1992 est français, celle née en 1994 ne l’est pas.

M.L. : Comment s’est décidée l’occupation de l’église ?

Aïcha et Fatima : On n’était pas là le premier jour, on est arrivé ensuite, on voulait rejoindre les guinéennes qui ont le même problème que nous.

M.L. : Comment s’organise l’occupation, au quotidien ?

Fatima : Ca se passe bien. En attendant que le préfet prenne une bonne décision, on y reste. Beaucoup de gens viennent nous aider, mais nous ce qu’on veut, c’est des papiers !

Aïcha : On ne veut pas rester tout le temps à l’église, alors ce qu’on veut c’est des papiers.

M.L. : Qu’attendez-vous principalement des gens qui vous soutiennent, qu’ils apportent à manger, qu’ils distraient les mômes, ou qu’ils mettent la pression sur le préfet ?

Aïcha : La nourriture ne suffira pas. Avec des papiers on aura un logement, de l’argent, et on restera tranquilles. On est d’accord pour la nourriture surtout pour les enfants, car eux ne comprennent pas ce qui se passe.

Fatima : C’est nous aider aussi. Comme moi, si tu as des problèmes, et que je peux t’aider, je le fais. C’est comme ça.

Aïcha : Il y a beaucoup de gens qui nous apportent a manger par pitié. Ils voient qu’on ne peut pas vivre comme ça.

M.L. : À votre avis que peuvent faire de plus utile les personnes qui vous soutiennent, manifester par exemple ?

Fatima : Oui ça c’est une bonne chose.

M.L. : Comment cela se passe-t-il avec les associations (cathos ou autres) qui vous soutiennent ?

Fatima : Ils sont gentils avec nous.

Aïcha : Tous les jours il y a des gens qui viennent. Des catholiques qui vont à l’église. Parce qu’il y a la banderole « Sans-papiers ». Pour voir.

M.L. : C’est important que vous vous montriez ?

Aïcha et Fatima : Bien sûr !

Fatima : Tout le monde doit nous voir.

Aïcha : Il y en a qui ont pitié, et d’autres non, comme le préfet. S’il avait pitié, il nous aurait régularisées (sic). Il continue à rien nous dire depuis le début de l’occupation.

M.L. : Si certaines personnes obtenaient une régularisation, et que les autres restent expulsables, comment cela se passerait-il au sein du collectif ?

Fatima : Ça serait pas bien car on est à l’église pour la régularisation de tous.

Aïcha : On continuera à lutter ensemble pour que les autres soient régularisées.

M.L. : Tous les mercredis, vous organisez une manifestation de femmes. Pourquoi ?

Fatima : Pour montrer aux gens que les femmes aussi n’ont pas de papiers. Et qu’il faut manifester pour avoir des papiers.

Aïcha : Et puis si c’est des femmes, les gens peuvent avoir pitié (re-sic).

M.L. : Dans l’église comme en dehors, la vie d’une femme sans-papiers est-elle la même que celle d’un homme sans-papiers ?

Aïcha : C’est pareil. Mais si l’un des deux, dans le couple, a des papiers, c’est plus facile pour l’autre.

M.L. : Il n’y a que des couples à Sainte-Thérèse ?

Fatima : Il y a quelques hommes célibataires, mais pas de femmes.

M.L. : Au quotidien, quelle est la répartition des tâches, entre hommes et femmes ?

Aïcha : Un homme ne fait pas de « tâches »…

M.L. : Pourquoi ?

Aïcha : En France c’est mélangé mais pas chez nous. Tous les deux on s’occupe de trouver de l’argent, mais les femmes en plus font la cuisine et s’occupent des enfants.

M.L. : Vous trouvez ça normal ?

Aïcha : Bien sûr, c’est la loi des musulmans.

Ici le débat a pris un chemin inattendu, l’une des intervieweuses s’agitant un peu, malgré l’intervention pacificatrice des guinéennes lui expliquant que si les femmes faisaient à manger aux hommes ; c’est parce que c’était écrit noir sur blanc dans le Coran, mais que cela ne concernait que les noires. Nous voila rassuré(e)s.


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