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Croisset : des papetiers en lutte

Le jeudi 11 juin 1998.

175 pendus faits de papier de cellulose se balançaient au bout d’une corde dans la cour de la papeterie de Croisset, près de Rouen, le 7 avril 1997, à l’annonce de la prochaine fermeture de l’entreprise. 175, c’est le nombre de salariés de cette papeterie, spécialisée dans la ouate, et implantée sur les rives de la Seine depuis le début du siècle.

Elle a été rachetée en partie en 1980 par le groupe suédois Mölnlyke, qui aujourd’hui, veut se débarrasser de sites trop peu performants en terme de profit et délocaliser dans les pays de l’Est.

Le 27 avril 1998, accompagnée de délégations de 12 autres sites SCA français, les salariés en grève de Croisset, Lincel et Ponchâteau déversaient des tonnes de couches-culottes devant le ministère de l’Industrie.

Aujourd’hui, pour Croisset, la lutte n’est pas terminée, et c’est à l’occasion d’une journée portes ouvertes le 23 mai, organisée par les salariés que nous avons pu rencontrer un élu CGT.



M.L. : Pouvez-vous faire l’historique de votre lutte et nous la décrire ?

R. : En fait, la lutte est due à un plan « Network » (de restructuration), annoncé en 1996, alors qu’on venait d’avoir nos investissements sur une nouvelle machine à hauteur de 120 MF. Le plan déterminait des sites stratégiques dans le groupe SCA actuel. C’est avec le jumelage avec PWA, qui est un gros papetier allemand que les problèmes ont commencé. Ils ont décidé qu’il y aurait des sites supports, dont Croisset faisait partie. En lisant bien les textes du rapport, on s’est rendu compte qu’on allait sauter à courte échéance et qu’on ne serait pas les seuls. Malgré les 120 MF d’investissement, le site ne les intéressait plus en l’état actuel, ils ont décidé de démonter les machines pour les délocaliser dans les pays de l’Est, notamment en Pologne. Ils veulent casser complètement le site afin d’éviter la reprise par tout autre concurrent.

M.L. : Quelles sont les perspectives actuelles ?

R. : Comme je vous l’ai dit, c’était la casse complète de l’outil de travail qui était prévue, aussi bien fabrication que transformation. On a lutté bien entendu, on a fait plusieurs jours de grève, on a alerté les médias, les ministères, on a fini par nos élus et la population. On a obligé SCA à chercher un repreneur. Ils disaient qu’ils le faisaient mais on savait pertinemment que ce n’était pas le cas puisqu’ils avaient mis la barre à 300 MF, alors qu’on sait qu’actuellement, le site vaut entre 100 et 120 MF. C’était écarter tout repreneur potentiel en gonflant volontairement le prix pour être certains de récupérer les machines sans problèmes.

Grâce à la lutte qu’on a mené avec tous les salariés et tous les gens qui ont pu nous aider, on a obtenu qu’ils commencent à chercher un repreneur. Actuellement il y a du monde sur les rangs. On peut citer CELTEC, une petite entreprise anglaise, qui actuellement aurait la possibilité de reprendre 60 emplois. Mais ce n’est pas la fin du combat : chez nous, on est 175, et c’est tout le site que nous voulons sauver. C’est un pied qui a été mis à l’étrier, je dirais, on a déjà gagné quelque chose puisque leur ambition, c’était de démonter la totalité. En fin de compte, il y a déjà 60 emplois qui sont sauvés, mais nous, on veut continuer jusqu’au bout.

M.L. : Quels sont vos moyens d’actions ?

R. : Ça a démarré en avril 1997, on a écrit à tous les élus (maires, députés, sénateurs…) on a fait « la totale », le ministère de l’Industrie, on a eu plus ou moins de réponses. Des gens ont commencé à se motiver en se posant des questions sur la véracité des dires de SCA et la façon dont ils voulaient cassé le site. Quand ils ont pu se renseigner correctement, ils ont vu que c’était nous qui avions raison. C’est qu’on avait depuis 1995 installé la machine et que SCA avait changé de stratégie très rapidement, et laissait la machine tourner à un rythme bien inférieur à ce qu’il aurait dû être. Ce sont les salariés de Croisset qui ont commencé à se bagarrer pour qu’elle tourne, ce qu’on a réussi, d’ailleurs.

Tout simplement parce qu’ils avaient fait une erreur de stratégie en investissant 120 M à Croisset, alors que rachetant TWA, ils n’avaient plus besoin de Croisset.

M.L. : Quel a été le mode d’organisation de la lutte ? Comment se sont prises les décisions ?

R. : Les décisions ont toujours été prises par la totalité des salariés, en assemblée générale. Nous, nous sommes les élus, nous sommes là pour diriger un petit peu les opérations, mais toutes les décisions ont été prises en commun. Telle la journée d’aujourd’hui : les gars nous ont dit, on a fait plein de choses sur l’extérieur, pourquoi on ne fait pas visiter notre entreprise ? Cette journée porte ouverte, c’est une demande des salariés. Si vous voulez, on ne travaille pas seuls, c’est chacun qui amène ses idées. C’est pour cela qu’actuellement, il y a une telle force à Croisset et qu’on n’est pas prêts à se laisser faire, aujourd’hui, la totalité du personnel est ici. On en est au huitième mouvement de grève. Le dernier remonte à la journée du 27 avril où nous sommes montés au ministère avec le groupe France-SCA, des sites comme Lincel Ponchateau, et bien sûr Croisset, tous fermés pendant 24 heures, les autres ayant envoyé une délégation. On était à peu près 860 devant le ministère de l’industrie, où on a pu être reçus, on a pu dialoguer avec eux et voir quelles étaient leurs intentions et leur connaissance du dossier. Nous avons pu leur amener des précisions différentes de ce que pouvait dire SCA. Je pense qu’ils ont très bien compris le message et ce n’est certainement pas SCA qui a des soucis à se faire sur la stratégie qu’ils sont en train d’adopter, une stratégie en dent de scie, complètement floue, on ne sait même pas quel but ils poursuivent, si ce n’est celui du profit bien entendu. Je plaisantais…

Propos recueillis par Eric et Virginie
groupe de Rouen


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