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Le Service à la personne

ou la fin des acquis sociaux
Le jeudi 18 juin 1998.

Le service à la personne est considéré depuis quelques années (avec bien sûr l’exemple américain) comme une « nouvelle source d’emplois » et surtout de profits non négligeables. En effet ce marché est estimé à 12 milliards de francs par le patronat.

Le service à la personne permet aux artisans, associations et entreprises de fournir à des particuliers des aides à domicile : ménage, préparation des repas, assistance aux personnes âgées, aux handicapées, livraisons des repas à domicile, baby-sitting, cours particuliers, jardinage et même des prestations appelées « hommes toutes mains ». Ces dernières prestations doivent être occasionnelles et de courte durée, de type petits bricolages.

Les pouvoirs publics n’ont sans doute pas voulu effrayer le citoyen par un terme plus dégradant comme « homme à tout faire ». Grâce à ce qualificatif, peut-être relancera-t-on d’anciens métiers chers à la grande bourgeoisie comme les femmes de chambres, les valets, etc. et pourquoi pas les esclaves ? Le terme retenu pour désigner ces hommes et ces femmes (car bien sûr ce sont souvent des femmes) est employé de maison.

Non seulement le service à la personne est la porte ouverte à la résurgence de toutes ces « fonctions » proches de l’esclavage, mais ce marché risque à plus ou moins long terme de sonner le glas de tous les acquis sociaux des salariés et parallèlement la fin des PME et des artisans.

La fin des acquis sociaux

Premièrement il est établi un contrat entre l’employé et l’employeur (association ou entreprise). Ensuite est défini avec le client la fréquence et la durée de ses interventions. Il est à noter que l’employé est payé sur la même base que ce soit la semaine, le week-end, un jour férié ou le soir. Évidemment il n’a pas d’heure fixe et n’a donc pas de salaire fixe. Comme de plus ce sont des prestations limitées en temps, le salarié devra aller chez plusieurs clients dans la même journée et donc un temps « perdu » dans les transports. Dans le cas de Paris même si, par exemple, on vous rembourse la carte orange (et encore c’est à discuter avec l’employeur) mais qui paiera toutes les heures (j’insiste sur le terme) passées par jour à courir d’un client à un autre ? Et là plus question de se battre pour les 35, 32 ou même 10 heures par semaine. Que faire pendant les mois creux comme juillet et août ? Y aura-t-il des congés payés ?

Parallèlement vous n’avez pas ou peu de contact avec les autres employés qui travaillent dans la même société (ou association !). Il est donc très difficile de se réunir, de discuter et encore plus de se syndiquer pour se défendre. Vous vous retrouvez donc, par la force des choses, plus que démuni face au patron et par là même dans l’impossibilité de présenter des revendications et encore moins de créer un rapport de force face à lui en cas de coup dur.

Dans un souci de réglementer tous ces « petits boulots » et d’offrir à ces employés de maison une relative sécurité sociale, le gouvernement a voté une loi qui sera la solution à tous nos problèmes : le chèque emploi-solidarité. Ce mode de paiement assure le minimum à l’employé : la sécurité sociale en revanche elle assure au « client » une remise de 50 % sur ses impôts et – bien sûr – aucune charge pour l’employeur. Mais l’État a établi un garde fou : le « client » se verra alléger de ses impôts jusqu’à une limite de 90 000 FF/an. Ce qui ainsi devrait nous rassurer, les entreprises n’oseront pas trop se convertir pour assurer ces prestations. Ce qui veut dire qu’après tant de luttes sociales, et au seuil du vingt et unième siècle, les capitalistes, avec la complicité des différents gouvernements (de droite ou de gauche), ont trouvé un moyen sans heurt (pas besoin de répression) de supprimer tous les acquis sociaux.

Cela sans qu’aucun représentant (politicien ou syndicaliste) n’y trouve à redire. Il est à noter que les associations peuvent continuer en toute légalité employer des gens au noir pour certains services à la personne : je « travaille » dans une association donnant des cours particuliers à domicile, cette association a été contrôlée par l’URSSAF ; cette dernière – devant l’ampleur des « profs » travaillant au noir, à peu près une cinquantaine – a suggéré au patron d’utiliser des chèques emplois-services pour « quelques cours ». Ce système permet donc à des associations de se créer et de vivre décemment en exploitant – de façon tout à fait légale – tout un personnel qu’il soit peu ou très qualifié.

Les employés de maison sont à peu près 550 000 déclarés et autant non déclarés, ce qui représente un peu plus de 1 million de personnes travaillant pratiquement sans aucun droit.

Encore et toujours lui… l’AMI

Ainsi en voulant légaliser ce secteur, le gouvernement – consciemment ou non – va simplement instituer un véritable marché aux esclaves. Ces emplois sonnent le glas de TOUS les acquis sociaux, conventions collectives ou autres. Et d’ici quelques années les patrons – relayés par les médias – dénonceront les avantages qu’ont les employés dans leur boite par rapport aux employés de maison.

En novembre-décembre 95, on se rappelle comment les médias essayaient d’influencer le public en montrant les fonctionnaires comme des privilégiés afin de casser le mouvement [1]. Cette attaque ultra-libérale semble ne concerner que le nettoyage mais d’autres secteurs sont « touchés » comme la « sécurité » et les boîtes de formation en tous genres et on comprend mieux son importance si on la replace dans un contexte plus large : l’accord multilatéral sur l’investissement [2].

Lorenzo


[1Lire Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi.





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