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Une Rentrée allégrement foirée

Le jeudi 17 septembre 1998.

Le report au 24 septembre de la grève prévue pour le jour de la rentrée des lycées par le SNES (syndicat massivement majoritaire dans le second degré) est une sévère reculade syndicale. On allait voir ce que l’on allait voir, les profs allaient faire grève et la rentrée serait largement perturbée.

Le ministre Allègre devait logiquement trembler devant une aussi terrible menace, mais voilà, il n’a pas tremblé ! Au contraire, il s’est empresser de sortir de sa manche une réforme de la rémunération des heures supplémentaires, qui n’a pas manquée de faire hurler les profs mais surtout a donné à la grève à venir l’image d’une revendication corporatiste.

Allègre utilise pour reformer le lycée la même méthode qu’il utilise depuis deux ans pour mettre au pas les syndicats enseignants.

Il commence par tonitruer dans les médias contre les lourdeurs et les scandales de l’école pour mettre l’opinion publique de son côté ; puis il annonce une rafale de réformes dont quelques unes seulement sont destinées à être appliquées ; enfin il recule d’un pas là où il avait avancé de dix pour permettre à ses interlocuteurs de sauver la face. Les syndicats d’enseignants tombent dans le panneau à chaque fois.

L’année dernière, à la même période, Allègre mentait sciemment en dénonçant 12 % d’absentéisme chez les profs (alors que les chiffres officiels indiquent 6 %) afin de faire monter la pression.

Syndicalisme enseignant

Les syndicats ont bien poussé de grands cris mais ils n’ont, comme d’habitude, rien fait. Il faut dire que la culture de la lutte est embryonnaire dans les établissements scolaires. Les profs sont largement syndiqués mais ils attendent surtout de leurs syndicats qu’ils règlent leurs problèmes de mutations, et pas vraiment qu’ils organisent la lutte.

Cette incapacité à se battre, dans une profession qui a voté à 70 % pour Jospin à la présidentielle, est aggravée lorsque le ministre est socialiste, comme c’est le cas actuellement du côté des syndicats principaux, l’objectif est de rester les interlocuteurs privilégiés du ministre, d’être parmi ceux qui permettent ou bloquent les réformes, et pour tout dire de cogérer le système avec le ministère. Cela, on s’en doute, ne favorise pas les explosions sociales.

Zéro défauts ?

Claude Allègre a donc un boulevard devant lui pour imposer ses vues, qu’il résume lui même d’une expression venue tout droit du modèle industriel japonais : « l’école zéro défaut ». Mais il ne s’agit pas de l’école parfaite, celle où les enfants s’épanouissent et où les profs travaillent dans de bonnes conditions. Il s’agit simplement de celle où chaque enfant a un adulte en face de lui, dans n’importe quelle condition, et où les personnels ne font pas grève. Bref une école transformée en usine modèle. Que des enseignants soit affectés dans des matières qui ne sont pas les leurs, que les classes restent surchargées au lycée, que les maîtres auxiliaires soient licenciés ou réembauchés comme surveillants, que le nombre des postes aux concours de recrutement soient en chute libre : rien de cela n’est un problème pour la logique ministérielle.

Fabriquer du citoyen

Car il ne faut pas s’y tromper, Allègre sait où il va. L’école de l’an 2000 doit être une machine bien huilée, dont pas une tête ne dépasse, avec pour objectif principal de fabriquer du citoyen. L’école est conçue par le ministère et ses spécialistes en pédagogie comme un des principaux remèdes à la question sociale, avec pour médication principale le bourrage de crâne. L’éducation civique, qui s’apparente de plus en plus à du catéchisme républicain, est déjà présente dans toute les classes du collège et s’apprête à faire son entrée au lycée. Les professeurs de philosophie devraient bientôt enseigner « l’éducation civique et politique ». En dehors de ces matières spécialisées, pas un programme n’échappe à sa dose de citoyenneté. Veut-on étudier en seconde l’antiquité gréco-romaine, voilà le programme qui se transforme en « le citoyen et la cité en Grèce et à Rome ». L’esprit critique et une véritable culture sont pour le ministre des idées d’un autre âge. L’école doit donner aux élèves une « culture commune », c’est-à-dire un moule fait de quelques connaissances rudimentaires qui suffisent à se débrouiller dans la vie. Il paraît selon Allègre que l’école « gave les enfants de sujets qui sont complètement inutiles ». Inutiles pour qui ? Pour le gosse de banlieue ou pour le gosse de ministre ?

Alors, quelles luttes ?

On ne peut rien attendre des principaux syndicats enseignants, les profs sont des mous dans leur majorité et n’ont pas de culture de la lutte. Pourtant l’espoir est de mise et les raisons d’espérer nous viennent des régions ou l’école est en crise. Fait exceptionnel, les profs de Seine-Saint-Denis ont fait l’an passé une grève de trois semaine, et les enseignants de la Guadeloupe ont arrêté après quinze jours de lutte (et satisfaction totale de leurs revendications) une grève… illimitée. De nouvelles formes de luttes, plus radicales et en prise avec la réalité sociale, naissent donc au sein de cette ne bien gardée qu’est l’Éducation nationale. Il reste à espérer que ne tarderons pas à s’édifier les ponts pour la rattacher au continent des luttes sociales et du monde du travail.

C’est le rôle des libertaires, quelles que soient leurs appartenances syndicales, de faire exploser les vieux cadres du conformisme enseignant, par des luttes radicales, pour créer des espaces de liberté.

Franck Gombaud


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