[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAuteur·e·sAdministrationSite du Monde libertaire
Accueil > Archives > 1996 (n° 1024 à 1064) > 1027 (25-31 janv. 1996) > [La Fédération ibérique des jeunesses libertaires]

Le mouvement libertaire espagnol

La Fédération ibérique des jeunesses libertaires

Le jeudi 25 janvier 1996.

Du 6 au 10 décembre 1995, la CNT a tenu son VIIIe congrès à Grenade. La FA, présente, a interviewé divers camarades du mouvement libertaire espagnol (CNT, Athénée libertaire de Puebla del Rio, Fondation Anselmo-Lorenzo, Mujeres Libres).

Cette semaine, nous terminons nos entretiens, avec Natcho de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires, de Saragosse.



ML : Peux-tu présenter aux lecteurs du Monde libertaire ton organisation ?

Natcho : La Fédération ibérique des jeunesses libertaires est un groupement de collectifs, de groupes ou d’individus qui veulent propager l’anarchisme chez les jeunes. Généralement, ce sont des groupes de cinq ou six personnes organisées par affinités, par quartier ou par ville, et cela sur toute la péninsule. Par exemple, à Saragosse, nous avons six groupes, répartis dans différents quartiers pour un total de 50 personnes. Il y a un an, nous étions 7. Notre but, à court terme, est d’être une centaine.

L’organe de la FIJL, c’est Jake, qui tire à 1 500 exemplaires, mais a une parution irrégulière car notre principal problème reste le financement : les jeunes sont les premiers touchés par les effets du capitalisme et n’ont donc que peu de ressources et sont souvent dans des situations précaires. Dans un sens, c’est aussi le symbole de notre autonomie d’action par rapport aux autres mouvements libertaires.

ML : Quel est l’intérêt d’une organisation de jeunesse ? À quoi ça sert ? En France, ça n’existe pas.

Natcho : Notre principal objectif est de faire en sorte que les jeunes sortent de leur apathie, qu’ils gèrent eux-mêmes leurs problèmes et agissent sur des thèmes qui leur sont propres. Nous sommes une organisation spécifique, car un jeune « rebelle » peut difficilement s’entendre parler par quelqu’un de plus âgé de sujets sensibles comme la drogue, l’alcool… Il aura tendance à l’envoyer paître.

ML : Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Natcho : Nous travaillons principalement sur l’anti-fascisme, l’antimilitarisme, l’autorité parentale.

Pour ce qui est de l’antifascisme : le fascisme est utilisé par le pouvoir ; il est un produit du capitalisme. Les entreprises emploient des immigrés moins chers quand elles en ont besoin puis s’adressent aux gens en leur disant que l’immigration — et non le système — est cause de leur précarité, car les immigrés prennent leur place : il faudrait donc les « éliminer ». En règle générale, si les plus visibles sont les skins, la partie la moins perceptible du fascisme réside dans les appuis qu’il a dans l’État : la justice, la magistrature et l’armée sont les mêmes que sous Franco. Les mêmes individus sont restés dans les ministères. En Espagne, l’État c’est le fascisme. Les structures n’ont pas changé.

Par rapport à l’antimilitarisme : l’État voudrait une armée professionnelle. Et si elle ne l’est pas encore, c’est que l’État n’est pas encore sûr que celle-ci ne se retournera pas contre lui : la dictature n’est pas éloignée dans le temps. Actuellement, le leitmotiv de la FIJL est de dire : « De quel droit l’État prend-il une année de ta vie ? ». Quand l’armée sera devenue professionnelle, il y aura moins d’insoumis et notre travail effectif se fera sur des bases anarchistes, car l’armée est le pilier de l’État. C’est sur cette mutation de l’armée que nous travaillons actuellement.

L’objection de conscience existe en Espagne, mais pour nous l’État n’a pas le droit de décider de notre vie ni de notre affectation, qu’elle soit civile ou militaire. À titre d’exemple, à Huesca, l’objection de conscience représente 50 % des appelés. L’État serre la vis : les juges appliquent une justice à deux vitesses, avec des peines plus longues pour les insoumis totaux, qui luttent, et des peines plus courtes pour des gens plus discrets, comme les Témoins de Jéhovah. Actuellement, la nouvelle loi défavorise l’insoumission totale (peine encourue de deux ans, quatre mois et un jour de prison), par rapport aux objecteurs insoumis (peine administrative : suppression du permis de conduire, perte des droits civiques…). La loi a été réformée car il y avait trop d’objecteurs civils en prison : à Saragosse, par exemple, une quarantaine ; à Pampelune, deux cents. Actuellement, à la FIJL, il y a trois insoumis totaux dans la clandestinité pour une période de dix ans, après laquelle il y aura prescription. C’est très difficile. La plupart d’entre eux craquent avant.

La lutte contre l’autorité parentale : la lutte contre le patriarcat et le matriarcat passe par celle contre l’autorité parentale, car il s’agit de la première autorité que l’on subit. Elle permet d’aborder l’anti-autoritarisme et la prise de responsabilité individuelle, l’autonomie de la personne. Cette lutte est une réponse au fonctionnement de la société qui se croit le droit et le devoir d’œuvrer à la place des individus tant qu’ils ne sont pas capables de s’autogérer et d’être responsables. L’attitude des parents est à cette image. Ce thème permet d’aborder tous les autres.

ML : Quelles relations et liens entretenez-vous avec les autres organisations anarchistes ?

Natcho : Nous sommes en relation avec toutes les composantes du mouvement libertaire : CNT, Mujeres Libres, FAI. Nous accordons notre appui total à leurs campagnes, car il y a complémentarité dans les luttes : le féminisme (Mujeres Libres), la lutte contre le capital dans le monde du travail (CNT) et au niveau social (FAI). On constitue un ensemble de quatre éléments qui mettons en avant l’anarchisme, chacun dans son secteur. Tous les quatre doivent agir dans le même sens pour que l’action ne soit pas déséquilibrée.

ML : Quand on te demande si vous êtes un vivier pour les autres organisations, quelle est ta réaction ?

Natcho : Je n’aime pas trop ce terme, mais d’une certaine manière c’est vrai, car on forme bien les jeunes, et par la suite ils regagnent les organisations spécifiques ou les syndicats.

ML : Quelles sont les relations avec les syndicats étudiants ?

Natcho : Avec les étudiants de la CNT de l’Enseignement, il y a un pacte tacite entre nous : nous travaillons ensemble, mais nous leur laissons la primauté en tant que syndicat sur leur « lieu de travail ». Cela n’empêche pas une solidarité et des actions communes.

ML : Es-tu au courant du mouvement étudiant en France ? Quelle réaction suscite-t-il chez toi ?

Natcho : En 1980, en Espagne, « tout allait bien », mais les choses évoluent, et dans quelques années ce sera comme en France. À nous de nous donner les moyens d’être armés pour lutter contre les attaques du Capital. L’information circule entre nous et les compagnons des organisations de jeunes d’autres pays (Autriche, Suisse, Brésil…) et nous sommes conscients que bientôt ce sera à nous de lutter sur ces thèmes.

ML : Et vos relations avec le mouvement autonome ?

Natcho : Nous n’avons pas de liens avec eux. Ce sont souvent d’anciens marxistes et ils gardent malgré tout une philosophie et une attitude autoritaires. Ils n’ont rien à voir avec les organisations libertaires. De plus, ils n’ont pas de projet social. Ce sont souvent les mêmes personnes qui se retrouvent autour d’actions ponctuelles avec pour seul but de résister. L’action antifasciste est le seul terrain sur lequel on peut parfois se retrouver.

ML : Quelque chose de plus à déclarer à nos lecteurs ?

Natcho : Qu’en France, les jeunes impulsent eux-mêmes leur mouvement libertaire, car à partir d’une organisation de jeunes, on peut mieux faire passer les messages qui sont propres à la jeunesse.

Propos recueillis par ALAIN (groupe Kronstadt — Lyon)
Texte transmis par PHILIPPE (FA de Bourges)


2002-2017 | Site réalisé avec SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
FICEDL | Bianco : 100 ans de presse anarchiste | Cgécaf | Cartoliste | Placard