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Russie

Quand une population touche le fond

Le jeudi 24 septembre 1998.

Russie : le retour des petits boulots

La Russie touche assurément le fond aujourd’hui, qu’elle ne faisait qu’effleurer depuis 1991. La situation sociale est explosive et d’aucun s’inquiètent de la possible irruption d’une révolte sociale. C’est le cas du général Lebed qui attend probablement son heure pour apparaître comme le sauveur suprême de la Russie.

Il faut dire que la grande majorité des Russes ont de quoi se révolter. Depuis plusieurs années, ils ont consentis à des efforts surhumains pour accepter la droite ligne libérale. Salaires versés avec des retards de six mois, ou pas versés du tout… ou versés en pneus comme cela s’est vu dans une usine de la banlieue de Moscou. Législation du travail plus respectée. Licenciements de masse. Pensions qui ont perdu tout pouvoir d’achat quand elles sont versées. Inflation pour inciter les riches à fructifier (ce sont toujours les riches qui se protègent le mieux de l’inflation). Du coup, la population a fait l’apprentissage de la précarité du travail et des doubles boulots. Que faire en effet si ce n’est se débrouiller en ayant plusieurs activités qui ensemble permettront de préserver un pouvoir d’achat ou tout simplement de survivre ?

À ce jeu là, on sait que ce ne sont pas forcément les activités les plus utiles, ni les personnes les plus vertueuses qui progressent. De là, la naissance d’une énorme économie informelle, c’est-à-dire complètement libérale. Ainsi, les vieux s’enfoncent dans la misère puisqu’ils ont du mal à s’insérer dans de telles combines, les salariés deviennent plus ou moins tous précaires, s’offrant pour des tâches diverses ou offrant le fruit de leur travail pour un prix très faible. Ceux qui s’en sortent le moins mal se mettent même à épargner en prévision d’un futur incertain, apprenant ainsi une des règles de base du capitalisme ! Puis, on vous dit que ce que vous avez épargné ne vaut plus rien ou que vous ne l’aurez pas ! Il faut bien apprendre à laisser les banques s’occuper de votre argent sans vous. Tout le monde se précipite à la banque pour être sûr d’avoir un peu d’argent encore. Il n’y a vraiment aucune limite au dépouillement des populations.

Opulence et misère

Car ce ne sont pas les investisseurs que l’on voit rapiner dans les marchés, essayer de vendre quelques kilos de champignons cueillis en douce pour pouvoir acheter du lait ! Les crises épargnent toujours les mêmes et la Russie est complètement intégrée au club. Les médias cherchent bien à mettre l’accent sur telle ou telle déconvenue financière arrivée à tel investisseur ou à telle banque. Mais l’arbre de la faillite cache la forêt de la jouissance du travail d’autrui, des profits exorbitants accumulés pendant plusieurs années, des duperies multiples qui ont permis d’élever des empires. Gaussons-nous de ces capitalistes qui boivent la tasse à la faveur d’un mauvais coup financier et n’associons notre solidarité qu’à ceux qui n’ont jamais vécu sur le dos des autres et se retrouvent en première ligne ! Une fraction de la population russe s’est enrichie de manière honteuse ces dernières années. En volant le travail de la population, en volant les aides internationales que l’État complice lui reversait, en jouant avec la vie des populations. Ceux-là sont à l’origine de l’opulence régnante dans certains quartiers de Moscou, de la gangrène mafieuse et de la crise actuelle… Mais ce ne sont pas eux qui vont en souffrir le plus car ils peuvent se protéger.

Rien que la détention d’informations et de moyens de circulation des capitaux permet d’échapper à la crise. C’est pour cela que la liberté de circulation des capitaux est cruciale pour un capitaliste. D’ailleurs, les investisseurs russes se sont mis à acheter des obligations allemandes dès la fin du mois d’août. Avec ça, au moins, on est sur de la rentabilité même si elle est faible ! La chute du rouble, que cela entraîne, est d’autant plus grave que 70 % des denrées alimentaires sont importées. Cela veut dire que tout est plus cher.

Les privatisations ont été menées à un rythme d’enfer. Très souvent, des entreprises ou des secteurs entiers ont été acquis à des prix soviétiques pour être revendus à l’étranger aux prix internationaux. C’est ainsi que plein d’anciens nervis du stalinisme sen sont retrouvés à la tête d’une petite fortune. Comme ça n’allait pas encore assez bien, l’État s’est endetté pour compenser les pertes d’argent occasionnées par ses bradages et ses magouilles.

La dette s’élève aujourd’hui, annuellement, au cinquième des richesses produites. Mais, comme, pour s’endetter, iI faut montrer patte blanche au FMI, la Russie libérale n’a jamais fait marcher la planche à billets ou le déficit budgétaire (ne serait-ce que pour payer les salaires !). Ainsi, le déficit budgétaire de la Russie était de 4 % en 1997. Alors, il a fallu toujours plus s’endetter !

Tant que les prix du pétrole et du gaz présentaient une garantie réelle à l’endettement, la permissivité a régné. Mais quand les prix s’effondrent et que la colère gronde, il est temps pour les capitalistes de se tirer.

Nous avons affaire à une presque banale purge économique faite sur le dos des populations ! À cela, il faudrait répondre par une purge sociale et politique sur le dos de la bourgeoisie ; cela s’appelle une révolution. Mais, le mouvement ne semble pas engagé en ce sens. D’autant plus que les informations sont rares sur les conflits sociaux.

Pourtant, les mouvements se multiplient. Les mineurs ont été les premiers à réagir dès l’hiver dernier en bloquant la ligne de train joignant Moscou à la Sibérie pendant plusieurs jours. Puis, devant le refus de leur payer leur salaire, ils campent depuis trois mois devant le parlement à Moscou. Les enseignants sont sur le point de les rejoindre en cette rentrée qu’ils refusent de faire, n’étant pas payés depuis plus de six mois.

Les risques de contestation sociale sont tellement grands que même le Premier ministre libéral s’apprête à faire une émission de monnaie pour payer certains salaires en retard afin de calmer le jeu. Ce n’est pas de ces pansements que la population a besoin. Comme toutes les autres populations soumises à la loi inhumaine du capitalisme, il faut entamer la construction d’un mouvement de solidarité et de combat contre les profiteurs. C’est bien là la seule alternative crédible aujourd’hui.

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