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Mobilisation antiraciste en Irlande

Le jeudi 8 octobre 1998.

Dans toute l’Europe les frontières se ferment et les expulsions se multiplient. La situation des étrangers (des pays pauvres surtout) se dégradent et une réaction, à la mesure de ce délire sécuritaire, s’impose. Ainsi, le samedi 25 avril, plus de 1000 personnes ont manifesté à Dublin, 400 à Cork et 150 à Limerick pour protester contre le racisme et les expulsions. Des actions ont été menées à Galway et Roserea. À Belfast, des tracts ont été distribués dans les trains qui relient les deux Irlandes. En même temps des manifestations avaient lieu devant dix ambassades et consulats irlandais à travers l’Europe et les États-Unis. À Londres, ce sont nos camarades de l’ACF (Anarchist-Communist federation) qui ont mené l’action. Cette journée a marqué une étape importante dans la mobilisation antiraciste qui existe depuis quelques mois. Ce fut la première manifestation d’une telle ampleur contre le racisme et les expulsions.

Expulsions

L’État irlandais a expulsé 22 personnes du pays et 100 autres sont menacées d’expulsion (sans parler de ceux qui ne sont même pas comptabilisés, les étrangers refoulés aux frontières, dans les ports et les aéroports). Seuls deux réfugiés se sont vus accordée la citoyenneté irlandaise l’année dernière et le ministre de la Justice a déjà promis que 90 % des demandeurs d’asile doivent s’attendre à être expulsés. Les lois irlandaises sur l’immigration remontent à 1935 et sont en grande partie copiées sur la loi anglaise très restrictive de 1914.

Elle donne au ministre un pouvoir quasi-illimité pour décider de qui sera autorisé à entrer dans le pays ou sera expulsé. Son pouvoir s’est encore accru depuis le sommet européen de Dublin en septembre 1997. Selon la nouvelle décision européenne, les demandeurs d’asile doivent demander le statut dans le premier pays de l’Union européenne traversé. Comme il est presque impossible de venir en Irlande directement sans traverser un autre pays de l’Union européenne, les demandeurs d’asile pourront aisément être expulsables. Et, de fait, les dernières expulsions sont exécutées grâce à ce mécanisme.

Mais la situation va encore empirer puisque les accords de Schengen stipulent qu’une simple demande d’asile refusée dans un pays de l’Union européenne pourra, sur ce motif, être refusée dans les autres pays de l’Union européenne.

Ceux des demandeurs d’asile qui peuvent déposer un dossier ont un statut de fantôme : ils reçoivent tous une carte où leur identité est inscrite avec une mention indiquant que c’est leur identité supposée. Ils sont d’emblée considérés comme suspects et de mauvaise foi. Ce statut fantomatique est étendu à l’ensemble de leur vie sociale. Ils ne sont pas autorisés à travailler, ils n’ont pas accès à l’éducation, ils n’ont même pas le droit de rendre publique leur demande d’asile.

Fantômes et boucs émissaires

Alliés à cet État au pouvoirs draconiens, il y a ceux qui dirigent la « presse libre » d’Irlande. Une belle définition du travail du journaliste a été donnée en 1953 par John Swinton, ancien rédacteur en chef du New York Times, à qui le Club de la presse de New York avait demandé de porter un toast à la liberté de la presse. Dans son discours il admit avec franchise : « le travail du journaliste est de détruire la vérité ; de mentir ouvertement ; de pervertir ; d’avilir ; de se mettre à plat ventre devant Mammon (l’argent) et de vendre son pays pour gagner son pain, nous sommes des prostitués intellectuels. »

Sur les réfugiés, la « presse libre » s’est rapidement mise au travail. The Star a titré « les réfugiés violeurs se déchaînent » et un article de Mary Ellen Symon dans le Sunday Independant encourageait ceux qui avaient la haine pour les réfugiés « d’agir en conséquence, et d’utiliser [cette haine] comme un levier pour faire une action juste ». De petits groupes racistes n’ont pas été longs à suivre ce conseil et une série d’attaques contre les réfugiés et les étudiants étrangers ont eu lieu ces derniers mois.

S’organiser sans compromis

Dans ce contexte les manifestations ont eu un impact très positif. Les associations de réfugiés et de demandeurs d’asile en ont été partie prenante. Une vingtaine d’organisations et de syndicats ont soutenu la manifestation. Le travail en commun des organisations luttant pour et avec les réfugiés a été extrêmement positif.

L’objectif du Workers solidarity movement (WSM) dans cette lutte, est de permettre aux demandeurs d’asile et aux réfugiés d’en déterminer les objectifs, bien qu’étant donnée leur situation légale, il leur soit difficile d’agir sans compromettre leur demande d’asile. Les anarchistes irlandais mettent en avant le principe de la solidarité. Les réfugiés n’ont pas besoin de pitié mais de solidarité. Ils ne sont pas des parasites, des criminels ou des victimes mais nos égaux. Il ne s’agit pas de les aider en tant que « victimes » mais de lutter avec eux d’égal à égal pour construire une Irlande multiculturelle.

De nombreux débats ont eu lieu parmi les groupes appelant à la manifestation de Dublin. Le problème le plus difficile à résoudre fut celui des intervenants. L’Antinazi League (surtout le Socialist Worker party, trotskiste) était initialement impliquée mais son insistance à exiger des intervenants de la gauche démocratique et du Parti travailliste s’est heurtée au refus des autres groupes. Ils se sont retirés.

L’exclusion des politiciens ne fut pas le résultat d’une position « ultragauchiste » ou théorique. Ces partis étaient dans l’ancien gouvernement de coalition qui a introduit des contrôles rigides aux frontières et signé l’accord de Dublin. La taille de la manifestation a prouvé qu’un important mouvement de protestation peut être bâti sans ces parasites.

Solidarité internationale

La solidarité internationale fut un des aspects positifs de cette journée. Des groupes comme les sans-papiers en France ont organisé des manifestations intéressantes devant les ambassades d’Irlande sans beaucoup retenir l’attention des médias. Parmi les messages de soutien et les lettres adressées au ministre, de nombreuses émanaient d’anarchistes répondant à l’appel conjoint de WSM et de Organize !-AIT.

Un message d’anarchistes de Zambie rappelait judicieusement au gouvernement irlandais l’hypocrisie de ses sermons sur la situation des droits de l’homme dans les pays en voie de développement quand le gouvernement continue à expulser des individus dans ces mêmes pays.

Ces actions de solidarité internationale contre les expulsions et contre les pratiques discriminatoires qu’institue l’Union européenne (conformément à la volonté des différents États) sont d’autant plus nécessaires qu’elles remettent en cause la notion de frontière. Elle permettent aussi de dépasser la question d’un simple règlement « humanitaire » et national d’un problème international : celui du droit à la libre circulation des individus.

Secrétariat aux Relations Internationales de la Fédération anarchiste


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