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Et si le rapport Lugano donnait raison aux anarchistes ?

Le jeudi 8 février 2001.

Un livre est sorti au cours du premier semestre 2000, « Le Rapport Lugano ». À travers cette « fiction factuelle », dont les éléments sont puisés aux meilleures sources, l’objectif de son auteur, Susan George, est, en se mettant dans la peau de l’adversaire, d’identifier les menaces qui pèsent sur le capitalisme au XXIe siècle, et d’analyser les stratégies susceptibles de permettre à ce système de renforcer son emprise sur l’ensemble de la planète. De l’aveu même de ceux qui tentent de le pérenniser, le système capitaliste court un réel danger (enfin une bonne nouvelle !).

Des menaces précises

Le déséquilibre écologique : parce que les pressions exercées sur elle par les économies capitalistes sont considérables, la nature devient le plus grand obstacle pour l’avenir de ce système. Très rapidement, le niveau d’activité va atteindre les limites de ce que peut supporter la biosphère, et mettre en danger la capacité de la planète à entretenir la vie (couche d’ozone, changements climatiques, multiples pollutions, épuisement des sols et de certaines zones de pêche…).

Les révoltes sociales : parce que sa fonction est de creuser les écarts, le capitalisme crée lui-même un seuil au-delà duquel les conditions de vie du plus grand nombre le mettent en péril. Chômage chronique, stagnation des salaires, précarité, dégradation des services publics, sentiment d’insécurité, effritement du tissu social… augmentent les risques d’explosion sociale.

Le capitalisme crapuleux : les activités criminelles à grande échelle peuvent saper les fondements de l’activité économique « légitime », « légale » (les termes sont de l’auteur). De vastes zones de la planète échappent aujourd’hui à la juridiction des Etats, d’autant que les moyens financiers des gangs, des mafias leur permettent d’acheter des membres des gouvernements nationaux. Le risque, pour une crapule « légitime », c’est d’en rencontrer une « illégitime », plus sordide encore !

L’effondrement financier : les marchés financiers sont par définition instables. Ceux qui détiennent d’importantes parts des obligations gouvernementales peuvent retirer ces investissements à la moindre alerte, entraînant une perte considérable des réserves financières. Des pans entiers de l’économie s’appuient sur du papier ne représentant que des valeurs purement nominales. Les risques d’un accident financier majeur, à côté duquel la crise de 1929 pourrait paraître banale, n’ont jamais été aussi élevés.

Le crime banalisé

Face à ces menaces, le capitalisme doit se prémunir. Il l’envisage sans faiblesse. Il ne s’agit pas de vagues élucubrations, mais bien d’un programme élaboré avec minutie, d’une logique terrifiante mise en œuvre avec le plus grand cynisme, d’un projet assassin froidement méthodique (et à ceux qui brandiraient l’étendard de la paranoïa, il faut rappeler que déjà des centaines d’enfants de la rue, au Brésil, en Colombie ou aux Philippines ont été abattus par les « forces de l’ordre » pour « nettoyer » les villes, ou que plusieurs millions de jeunes femmes ont déjà été stérilisées de force ou à leur insu, en Inde, au Brésil et ailleurs). Faute d’avoir pu construire un socialisme libertaire, nous sommes déjà aux portes de la barbarie !

Actuellement de six milliards, la population atteindra sept milliards en 2008, huit milliards en 2020 ; la stabilisation n’intervenant qu’entre 2050 et 2075, autour de dix à douze milliards. Or les tenants du néolibéralisme affirment que ce système ne peut intégrer une population mondiale supérieure à six milliards ; le capitalisme ne peut continuer à tolérer la présence de milliards d’humains « superflus », « surnuméraires », devenus pour lui un « fardeau » ! Si, au XXIe siècle, le capitalisme ne peut fonctionner de manière optimale selon les conditions démographiques prévisibles, alors ce sont ces conditions qu’il faut modifier ! La question n’est donc plus de savoir si ce système doit provoquer une baisse de la population, mais comment il va s’y prendre ! Partant des six milliards d’habitants de l’an 2000, le but est de ramener ce chiffre à quatre milliards en vingt ans. Il faut réduire la population de 100 millions d’unités par an pendant deux décennies : les neuf dixièmes, au moins, de cette réduction devant avoir lieu dans les pays les moins développés. Les moyens sont à la hauteur des ambitions.

- diviser : non seulement neutraliser tout effort de solidarité, mais exploiter les suspicions, entretenir la haine, créer l’hostilité entre les groupes, grâce notamment à la « politique identitaire », attiser les particularismes, qu’ils soient sexuels, raciaux, religieux, ethniques, ériger des ghettos, multiplier les provocations, exacerber les tensions de manière à générer des conflits, des guerres civiles.
- affamer : une réduction provoquée des réserves contribue à la hausse des prix et rend donc plus difficile l’accès aux denrées alimentaires ; une aide alimentaire judicieusement expédiée au moment où les récoltes sont mises sur le marché engendre un effondrement des prix pour les petits producteurs locaux.
- propager la maladie : la faim et la malnutrition préparent déjà le terrain aux maladies, mais ce n’est pas suffisant. On peut facilement perturber, ou interrompre, les activités de l’UNICEF (et d’autres ONG) qui, par un programme de vaccinations notamment, évite la mort de cinq millions d’enfants par an. On peut favoriser la propagation des maladies infectieuses et parasitaires (tuberculose, malaria). On peut décourager l’emploi de médicaments génériques, qui ont l’inconvénient de réduire le coût des traitements. On peut aussi accroître la dépendance au tabac dans les pays du tiers monde (deux millions de décès par an en relation avec le tabagisme dans les années qui viennent, ce sera toujours ça de pris !). On peut encore faire payer cher (en privatisant notamment) des services tels que l’approvisionnement en eau, la collecte des eaux usées et des ordures pour les rendre hors de portée des habitants des bidonvilles, des quartiers pauvres, autant de facteurs aggravants de maladie.
- développer la « prévention » : mettre en œuvre à grande échelle, évidemment sans le consentement des femmes, des programmes de stérilisation.

Comme ils ne peuvent être suspects d’amateurisme, les défenseurs du capitalisme n’omettront pas de parfaire leur panoplie : remettre à l’ordre du jour l’AMI, provisoirement stoppé par la mobilisation de l’opinion ; recourir massivement aux technologies de l’information pour renforcer la surveillance et l’infiltration de toutes les formes d’opposition. Leur avertissement est clair : il faudra considérer la « démocratie » comme une parenthèse de deux siècles entre des formes différentes de régimes nécessairement plus autoritaires ! Cela suffira-t-il pour que le capitalisme ne devienne pas un « mouvement historiquement suicidaire » ?

Ravageons le capitalisme

On ne peut qu’être reconnaissants envers S. George (politologue, acteur essentiel des mouvements contre l’AMI et l’OMC, auteur de plusieurs livres) pour le travail accompli. On ne peut, par contre, en tant qu’anarchistes, la suivre dans son rôle de vice-présidente de l’association Attac. Alors comment prétendre réguler une dynamique aussi puissante, incompressible, puisque tout mécanisme de redistribution ne peut qu’être dérisoire par rapport à la faculté de reconstitution des gains permise par l’activité spéculative (comment expliquer, sinon, l’accroissement continu des inégalités ?). S. George, auteur du Rapport Lugano, démontre elle-même clairement que S. George, vice-présidente d’Attac, est à côté de la plaque !

Quel sens peuvent avoir des élections politiques quand tout se décide au sein de sociétés occultes, d’organisations secrètes ou de conseils d’administration des multinationales et des banques ? Alors que les Etats n’ont pas les moyens (même s’ils en avaient la volonté) de s’opposer aux flux gigantesques de capitaux (1300 milliards de dollars sont échangés chaque jour sur la planète), alors qu’ils subissent la loi des multinationales qui investissent et délocalisent à leur gré, comment croire que des citoyens, incapables présentement de gérer la moindre commune, pourraient effectuer un contrôle « citoyen » des structures monstrueuses de l’économie mondiale, l’OMC en l’occurrence ? Il faut en finir avec cette illusion que l’on peut tempérer les excès du capitalisme, puisque celui-ci ne peut produire que des excès. La seule manière de faire disparaître un effet, c’est d’en supprimer la cause. Et si le « Rapport Lugano » donnait raison aux anarchistes ?

Jean-Pierre Tertrais. — groupe La Commune (Rennes)





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