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Salut Roland !

Le jeudi 3 décembre 2009.

Roland Lewin s’en est allé, le 18 novembre dernier. Son bureau ne pourra plus indiquer : « interdit aux non-fumeurs ». Provocation mordante qui aujourd’hui fait rire jaune. Pourtant Roland avait beaucoup d’humour, de ces humours ravageurs, froids et au second degré. Roland c’était aussi le sens de l’amitié, le couteau pour trancher n’était plus sur la table de la cuisine, les livres y avaient ris la place, mais le bistrot d’en bas était toujours ouvert. Homme de passion, telle a été sa vie. On pouvait lui téléphoner après quelques années d’absence et reprendre la conversation là où elle avait été laissée, guidée par la conviction que l’histoire ferait toujours, un jour, avancer la compréhension du monde. Une mémoire colossale, un amoureux de la vie, lâché par un cœur trop gros.

avant de devenir historien, Roland a eu un parcours original. Fils d’un juif allemand, proche du kominternien Willy Münzenberg, ayant fuit le nazisme, et d’une juive polonaise. Les parents se sont rencontrés dans les réseaux de Zukunft, l’une des revues du KPD. Choquée par la mort mystérieuse de Münzenberg, la famille rompt avec le Komintern. Roland nait à Paris, le 12 octobre 1940. La famille s’installe en zone sud, à Grenoble. Par la suite, le père est devenu un membre actif du Congrès pour la liberté de la culture de la ville qu’animait alors un certain Louis Mercier.

Grenoble, la cité encastrée entre des montagnes aux noms évocateurs pour les historiens (Vercors, Mauriene ou Uriage), a été sa ville. Il ne l’a quittée que peu de temps en devançant l’appel de l’armée — ce qui lui évitait de partir en Algérie — pour s’engager dans la Marine Nationale. S’il gardait un bon souvenir du grand air, en revanche la hiérarchie militaire n’atait pas son truc.

À son retour, il reprend le militantisme libertaire qu’il avait commencé quelques anées plus tôt. Roland a été, à partir des années 1960 et jusqu’en 1971, un des principaux animateurs de la Fédération anarchiste à Grenoble. Ses interventions sur le campus étaient souvent remarquées. En même temps, sa passion pour l’histoire l’incite à rédiger de nombreux articles pour Le Monde libertaire sur l’histoire de l’anarchisme allemand. C’est ainsi, en juin 1968 avec quelques semaines de retard, que parait aux éditions du Monde libertaire une belle brochure qui sert encore de référence consacrée à cet autre anarchiste allemand, Erich Mühsam. Cette passion allemande lui fait préfacer dernièrement les textes d’Erich Mühsam aux éditions La Digitale, La Commune d’Ascona, communauté naturiste à laquelle participa le poète anarchiste.

Pendant près de dix ans, il a été très actif dans le mouvement. Avec son complice et ami René Bianco, disparu en 2005, il anima la commission d’histoire de la Fédération anarchiste. Cette commission, alors que le mouvement libertaire traversait le désert de sa propre histoire, commença, grâce aux travaux de ses deux historiens, à rééditer des textes importants sur l’histoire de l’anarchisme. Parallèlement il déployait une activité inlassable sur Grenoble. Au début des années 1970, il quitta la Fédération anarchiste, fâché et blessé suite à des réflexions peu à l’honneur du mouvement.

À son retour de la grande muette, sans le bac, il a réussi à rentrer par équivalence à l’Institut d’études politiques, tout en exerçant plusieurs métiers. Devenu journaliste pigiste au Dauphiné libéré, Roland a gravi les échelons universitaires un par un. Chargé de cours, il est ensuite devenu assistant puis maitre de conférences. Il appartient à cette communauté d’enseignants qui comme l’avait écrit Vallès « crevèrent l’ennui au collège ». Pour lui, l’enseignement devait être une passion communicative, un cours un objet vivant, construit, animé. On comprend mieux pourquoi à la fin de sa thèse figure la citation suivante : « Dès mon plus jeun âge, j’ai du interrompre mon éducation pour aller à l’école. » La passion de Roland a été l’enseignement. S’il n’avait pas la plume facile, Roland était un conteur-né. Ses cours à l’Institut d’études politiques de Grenoble étaient passionnants. Il passait un temps extraordinaire à les préparer, se précipitant dans les librairies pour être sur que la bibliographie soit à jour, qu’il ne manque pas de références, d’être bien au courant du dernier article paru dans le dernier numéro de la revue pour restituer aux étudiants ce que les historiens appellent pompeusement « les acquis de la recherche ».

Cette passion de l’enseignement l’a conduit à mêler deux de ses passions : l’anarchisme et l’éducation. Pour beaucoup, il restera un grand livre Sébastien Faure et la Ruche ou l’Éducation libertaire. L’ouvrage est issu de sa thèse de troisième cycle soutenue en 1978. Il est publié en 1989. C’est une monographie passionnante, fourmillante sur La Ruche. Roland avait aussi cette manie du détail ; si l’on regarde bien, pratiquement pas un prénom ne manque. Provocateur à souhait, Roland a mis en annexe à cette thèse un extrait de Mussolini qui explique ses divergences en 1903 avec « Sébas ». Il retrace surtout avec brio le travail manuel, physique et intellectuel de ces enfants du début du siècle dernier.

Roland avait deux autres passions. L’une déjà évoquée, l’histoire du communisme allemand, il préparait depuis longtemps une biographie de Willy Münzenberg et avait dirigé un numéro de la Revue Communisme qui lui était dévolu. Il avait aussi coordonné un colloque « Willy Münzenberg » organisé à Grenoble au début des années 1990.

Enfin, il se passionnait pour l’histoire du judaïsme, en tant qu’animateur du cercle Bernard Lazare de Grenoble. Il travaillait également beaucoup sur l’analyse de l’antisémitisme et avait publié un article remarquable sur l’ancien anarchiste, devenu père du négationnisme, Paul Rassinier, « La Conjonction des extrêmes ».

« Salaud de jeune », comme il aimait à dire avec un sourire en coin, la cigarette malicieuse, vous n’avez pas le droit de partir si tôt.

Salut Roland.

Sylvain Boulouque.





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