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Maurice Laisant disparaît

Le jeudi 10 octobre 1991.

Même jour, même heure, ou presque, deux hommes ont payé le tribut qui nous attend tous au détour de la vie. Que cette dernière ait été ou non bien remplie importe peu. L e résultat est toujours semblable pour celle ou celui qui s’en va. Ceux qui restent peuvent seulement mesurer l’importance de la disparition, le vide, le malaise et le chagrin qu’elle suscite.

Les deux visages disparus s’appellent Maurice Laisant et Miles Davis. Les médias n’ont pas manqué de parler abondamment du second. Quant au premier, ils l’ont passé sous silence ou presque. Il est vrai que si un anarchiste ne vaut pas grand chose de sont vivant, il n’y a a aucune raison pour qu’il vaille davantage après sa mort… Je connais mal les mérites de Miles Davis et je n’irais pas jusqu’à me hasarder à prétendre qu’il n’était pas digne de l’hommage qui lui a été rendu. Mais je connais une faible partie des mérites de Maurice Laisant. Et rien que ceux-ci, à mes yeux non aveuglés par la peine, auraient dû lui valoir, au moins en France, des témoignages d’estime identiques à ceux prodigués au joueur de jazz d’outre-Atlantique.

Mais que pèsent soixante années de lutte souvent obscure pour la paix, la justice, la vrai liberté comparées au certificat de bonne réputation et de popularité (fondées ou non octroyé par les médias ?

En luttant avec et pour les exclus, Maurice Laisant savait qu’il s’excluait lui-même de cette reconnaissance souvent outrée que la société dispense à certains, qu’ils soient vivants ou qu’ils soient morts. Mais l’injustice de l’oubli et de l’indifférence n’en est pas moins condamnable et révoltante pour autant.

À cette époque où l’opulence et la réussite seules donnent quelque importance trompeuse à l’homme, il ne fait certes pas bon s’affirmer libertaire, ainsi que l’a fait tout au long de sa vie l’auteur de La Pilule ou la bombe [1].

Pourtant l’idée même de ce silence mesquin, qu’il ne pouvait de son vivant manquer de pressentir (il m’avait confié voici quelques mois que l’indifférence et le soulagement sont les seules épitaphes que peut attendre un anarchiste de la part de ses opposants), n’était jamais parvenu à entamer sa détermination et son idéal. tout au long de ces dernières semaines sur son lit d’hôpital, Maurice n’a pas manqué bien sûr de me renvoyer l’image déprimante de cet avatar qui nous guette toutes et tous. Il cherchait et appelait la mort depuis son entrée à l’hôpital au mois d’août. Et, pareil aux autres amis qui l’ont vu dans son état, je crois pouvoir dire, en ne songeant qu’à lui, en faisant l’effort d’oublier mon chagrin égoïste, que les choses sont mieux depuis quelques heures, depuis qu’il a cessé de se voir mourir immobile et impuissant, incapable d’agir et de rien changer à l’inéluctable.

je préfère conserver de ce vieil ami anar le souvenir de l’ultime indignation dont il m’a fait part trois jours plus tôt : « Ils ne m’auront rien épargné. ».

Et, comme je lui demandais ce qu’il entendait par là, il a ajouté : « Ils ont été jusqu’) oser me demander de quelle religion j’étais. Tu te rends compte ? ».

Je lui ai caressé la tête et nous nous sommes souris.

Serge Livrozet


Né en 1909, Maurice Laisant était le petit-fils du mathématicien Charles-Ange Laisant. Il a été secrétaire général de la Fédération anarchiste. En 1977, il est l’un des principaux fondateurs de l’Union des anarchistes et du mensuel Le Libertaire. Il est décédé le 29 septembre dernier.


[1La Pilule ou la bombe, éditions du Monde libertaire, 1976. Épuisé.


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