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(Cinéma)

Marie-Line et les autres… cherche(nt) à faire des ménages

Le jeudi 11 janvier 2001.

Il n’y a pas beaucoup de films sur les femmes de ménage. Tous les autres s’appellent Ali est un film sublime sur une femme de ménage et sa rencontre avec un travailleur immigré marocain (titre allemand : Angst essen Seele auf, La peur mange l’âme). Toutes les femmes de ménage ne sont pas mangées par la peur. La preuve : l’immigrée clandestine dans le dernier Ken Loach, Bread and Roses, s’attaquant en tant que « technicienne » à des « surfaces » considérables, dans des immeubles occupés par les bureaux des grands majors. Elle était mexicaine, travailleuse, lutteuse, engagée, donc à soutenir. Si l’on se souvient encore de Rosetta, elle était hors de tout, juste une sous-prolétaire, dans ce no man’s land avant la conscience de classe, avant le contrat de travail, le travail rémunéré régulier, le travail reconnu, la boueuse, pas syndiquée. Elle n’avait aucune chance de trouver notre sympathie : alors qu’elle avait bien travaillé, qu’elle avait fait le ménage pour elle, pour sa mère et même pour le patron, pour qu’il la garde ! Erreur, elle avait trahi, elle n’avait même pas demandé l’accord du délégué syndical. Désavouée, discréditée, elle était renvoyée à sa pèche clandestine, aux pièges qu’on dresse soi-même ; chassée, punie pour son désir de travail irrépressible.
Marie-Line, Muriel Robin dans le film de Mehdi Charef, relève encore d’une autre catégorie. Ne serait-ce pas elle, l’archétype de la femme de ménage vache, grosse, moche, sans états d’âme, même si elle dévoile un cœur gros comme ça tout le long du film ? Elle en a des choses à supporter, un patron qui exige droit de cuissage contre contrat de travail, l’adhésion au Front national contre silence sur les pratiques d’embauche sauvage de femmes enceintes, de filles sans papiers et autres personnes qui prennent le travail à nos Arabes comme disait Coluche.

Mehdi Charef force le trait et pourtant il fait mouche. Il ne fait pas du casting, il cherche des visages susceptibles de transporter des émotions, des yeux aptes à nous accrocher : ses visages nous parlent : vous vous souvenez de Fejria Deliba, de son court métrage Le petit chat est mort (leçon de lecture magistrale pour mamans maghrébines sensibles)… Eh bien Fejria Deliba est un des piliers de ce fragile édifice qui se nomme Marie-Line. Le film est toujours menacé par une cuite, un coup de folie, une déprime ou l’incongru. Ainsi surgit de la colonne de nettoyage une créature de rêve nue jusqu’à la ceinture, portant des choses sur la tête et se déhanchant en marchant comme une africaine puisqu’elle est censée d’incarner, voir les prospectus publicitaires du supermarché. Que cette apparition insolite ne sert qu’à empêcher que le vil patron ne découvre le pot aux roses, à savoir que les enfants d’une des femmes s’amusent dans le supermarché que Marie-Line et son équipe doivent nettoyer, ne change rien à l’enchantement que procurent de telles séquences.

Marie-Line, le personnage, sert aussi à rappeler des enjeux d’autres films de Mehdi Charef : elle parle aux jeunes dans la cave tout comme le faisait déjà Le Thé au harem d’Archimède : les caves de grands immeubles tous semblables qui servent à beaucoup de choses, deals, amours clandestines et l’initiation amoureuse. Mehdi Charef est Marie-Line, comme Flaubert est Madame Bovary. Toutes les misères qu’on fait aux femmes, il les réunit et en fait un feu d’artifice : détresse et fous rires, abandon et solidarité se bousculent dans un joyeux bordel. Le film déborde d’amour pour ses personnages, pour les femmes seules qui assument seules, les pères morts en serrant les poings. On plaide pour une autre vie, montre les capacités de toutes ces Marie-Line à accomplir des trajectoires humaines….

À mille lieux de ce remue-ménage, Anne-Marie Miéville lève son fouet pour faire bondir son Jean-Luc Godard pour qu’il joue à la « reconciliation ». Le film s’enlise dans un décor Roche-Bobois et se joue même de ses bons acteurs : entretenir une relation, c’est faire le ménage. Mais ce genre de ménage où l’on joue à pleurer, où l’on entretient la crise pour avoir quelque chose à entretenir, résistera aux chiffons de Marie-Line et de son unité de nettoyage. On n’est pas sur les mêmes paramètres, on n’étreint pas les mêmes vies, mais on s’y accroche de la même façon. Après la réconciliation de Anne-Marie Miéville… aimerait bien faire le ménage à tous les étages mais ne balaie que devant sa porte en toute modestie.

La Saison des hommes

En Tunisie, le ménage se fait tout seul : le patron sévère : la tradition, le garde-chiourme, la religion, mais ses kapos, ses contremaîtres qui appliquent les règles inhumaines et les reconduisent sont des femmes et elles sont volontaires. Le second long métrage de Moufida Tlatli, La saison des hommes, révèle quelque chose que nous avions trop rapidement rangé dans la catégorie sociale de l’oppression du plus faible par le plus fort. Le haut fait de ce film rutilant de couleurs et de beauté est de dire en toute simplicité que la transmission de la cruelle exploitation des femmes passe aussi par les femmes. Elles la reconduisent de génération en génération. Ainsi la belle-mère opprime sa bru et l’exploite tout comme elle a été exploitée par sa belle-mère. Résolument optimiste, ce film fait ce constat et montre que les femmes ont des ressources insoupçonnées, que la création, ici le tissage, permet de mettre la douleur à distance, de tisser l’avenir et d’inventer des formes qui dessineraient des liens plus fraternels. Pour faire passer ce fil de l’espoir, la cinéaste a su trouver un interprète à sa volonté émancipatrice. Le dernier né, le fils tant désiré, va dénouer les fils de sa propre terreur, soutenu par l’amour de sa mère. Il tissera et dénouera ses craintes en accédant à une technique et un art. C’est là qu’il puisera les forces pour exister et pour inventer d’autres formes.

Heike Hurst (« Fondu au Noir » — Radio libertaire)





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