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articles du ML1188

du 13 au 19 janvier 2000 [marqué du 6 au 12 janvier 2000]
Le jeudi 13 janvier 2000.

https://web.archive.org/web/20040312043243/http://www.federation-anarchiste.org/ml/numeros/1188/index.html

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Avortement, contraception libres et gratuits

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Erika : un naufrage de complaisance

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Luttes des chômeurs à Marseille

La mobilisation a payé !

Cet hiver encore, le mouvement des chômeurs s’efforce de regrouper la colère de l’ensemble des personnes en situation de précarité (dont des salariés), et ce en vue d’obtenir deux revendications principales :
• Une prime immédiate et renouvelable automatiquement de 3000 FF par personne.
• L’instauration d’un revenu garanti pour tous, avec ou sans emploi, au moins égal au SMIC.
Sur Marseille, cette lutte engagée dès novembre, a déjà permis d’aboutir à des résultats qui, bien qu’insuffisants, ne sont pas à déconsidérer.

Rappel des faits

Le 3 novembre, une centaine de personnes se rassemble devant le centre des impôts pour une demande collective d’exonération de la taxe d’habitation mais aussi pour informer les personnes présentes du commencement de la « bataille » pour la prime de Noël.

Après les collages, distribution de tracts et autres émissions de radio, le 16 novembre, 15 000 personnes manifestent de la Canebière à la préfecture ! Les chômeurs s’approprient rapidement cette lutte, qui devient pour eux une habitude, et la mayonnaise (l’aïoli) prend bien. Simultanément, de nombreux rassemblements se développent partout en France contribuant à créer une tension.

Pour y couper court, Martine Aubry annonce qu’une aide gouvernementale sera accordée sans indication de date et de montant. L’effet d’annonce nous coupe l’herbe sous le pied mais, le 30 novembre, plus de 5 000 personnes persistent à demander un engagement plus ferme et surtout conforme aux revendications. La préfecture propose d’organiser une table ronde pour le 8 décembre, censée organiser et coordonner les choses, à laquelle doivent être présentes toutes les institutions susceptibles de payer cette prime. Tous acceptent (CAF, Conseil général, régional et l’État) exceptée l’ASSEDIC, elle qui est justement chargée de verser les allocations aux chômeurs et qui s’apprête, comme il y a deux ans, à annoncer un excédent de plusieurs dizaines de milliards !

Voilà pourquoi le 6 décembre, nous bloquions un directeur d’hôpital privé, membre de la commission paritaire (au titre de l’Union patronale) afin d’exiger que l’ASSEDIC participe à la table ronde et au paiement de la prime. Nous n’obtiendrons qu’un rendez-vous avec son supérieur hiérarchique à l’UP, lui aussi… « commissaire ». Il restera campé sur ses positions rigides. Quoi qu’il en soit, le jour de la table ronde, c’est à nouveau 4 000 à 5 000 personnes qui sont là. Le Conseil général annonce une rallonge de 750 FF par personne. Plus tard, après la manif nationale à Paris, le 11 décembre, que les partis politiques ont d’ailleurs tentés de récupérer, le Conseil régional annoncera une aide de 200 millions destinée aux jeunes (une première). Le point positif est que, sur Marseille, la mobilisation a été (malheureusement, pourrait-on dire) plus importante qu’ailleurs et que la rallonge de 750 FF votée uniquement par les Bouches-du-Rhône, pour inacceptable et injuste qu’elle est, confirme bien que seule la mobilisation massive paie.

Pour un mouvement de masse

Cette lutte pour la prime de Noël est porteuse de nombreux points positifs. Elle permet d’une part d’établir un premier contact mais aussi de faire descendre, parfois pour la première fois, beaucoup de chômeurs dans la rue. Les résultats directs (aussi petits soient-ils), redonnent sans doute confiance à des existences anémiées par la précarité mais aussi, parfois, trahies par les grosses centrales syndicales, destructrices de la lutte collective par le découragement qu’elle transmettent.

Les « victoires » que nous remportons amènent les chômeurs dans nos permanences ou réunions, ils en parlent à leur entourage et, avec nous, ils prennent part aux discussions, décisions (prises au consensus) ainsi qu’aux délégations lorsqu’ils le souhaitent.

D’autre part, au-delà de l’actualité s’est engagé un débat permanent, ouvert à ceux qui le souhaitent, concernant l’organisation même de cette lutte des chômeurs, notamment ses formes d’action et sa capacité à mobiliser, mais aussi sa place et son rôle dans l’ensemble des luttes visant à obtenir un véritable partage des richesses.

Nous souhaitons participer à l’organisation d’un mouvement croissant de révolte, un mouvement de masse. Sous la forme de syndicat de chômeurs ou de « vague déferlante », les avis divergent et il est probable que ce sont les chômeurs eux-mêmes, et non les associations (plus ou moins représentatives), qui par un biais ou un autre trancheront dans l’avenir la question. Sur cette question de représentativité, les choses doivent là aussi changer. Encore faut il être en mesure de se fédérer, ce qui soulève d’autres problèmes…

David B (AC ! Marseille)


Action de chômeurs chez Leclerc

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Prisonniers « longues peines » : Guigou reçoit des vœux déterminés

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Des petites économies et de leurs grandes conséquences

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La maltraitance des vieux a de l’avenir

Aujourd’hui, quand on entend parler des vieux, c’est souvent pour évoquer leur nombre croissant, le coût qu’ils représentent pour la société, etc. On insiste donc sur la charge qu’ils font peser sur nous en évitant soigneusement de poser les vrais problèmes du vieillissement. Depuis peu, le problème de la maltraitance des personnes âgées sort son orteil de l’ombre et on commence enfin à s’apercevoir que les conditions de vie des vieux sont trop souvent misérables.

Profit pour les uns, enfer pour les autres

Les maltraitances morales et psychologiques sont les plus fréquemment citées lorsqu’on aborde ce sujet : pressions financières, paroles dégradantes, conduites dénuées de tout respect de la personne (eh oui le vieux ou la vieille est aussi une personne !). Ainsi en institution, les toilettes ou les soins intimes sont souvent faits la porte ouverte, au regard de tout le monde, tandis qu’on n’hésite pas à mélanger plusieurs aliments pour que mémé mange plus vite, comme de toute façon elle n’a plus de goût ce n’est pas grave. Et ce ne sont là que des exemples.

Dans une moindre mesure, les violences physiques constituent le deuxième type de maltraitance des personnes âgées fréquemment cité dans les médias : coups bien sûr mais aussi manipulations brutales, insuffisance des soins au corps (on ne leur coupe plus les ongles, on ne lave pas les dents…) ou alors on les laisse souffrir alors que les traitements de confort contre la douleur existent et qu’on les maîtrise de mieux en mieux. Comme si souffrir était naturel.

Mais les deux types de maltraitance que nous venons de citer ne représentent qu’une partie du problème. En effet deux autres catégories de maltraitances peuvent être soulignées. D’abord, et c’est ce qui devrait nous choquer le plus, la maltraitance sociale des vieux est celle qui fait le plus de victimes. Nous entendons par là la mise à l’écart des personnes vieillissantes, la dévalorisation encore trop souvent associée à la retraite professionnelle, les graves carences en structures d’aide aux vieux, la prégnance des représentations qui associent vieillesse et inutilité, dégradation, radotage… C’est bien le modèle social des âges qui nous imprègne tous de ces préjugés profondément mortifères.

C’est pas la coquille qui fait l’œuf !

D’autre part, la gestion actuelle de la vieillesse et de la grande vieillesse, souvent dépendante, consiste à parquer tous les vieux dans des maisons, histoire de pas trop les voir pour pas trop avoir à penser : est-ce que moi aussi je serai comme ça ? A l’heure actuelle, de plus en plus d’entreprises privées type maisons de retraite s’ouvrent, parfaitement en phase avec la conjoncture économique qui veut que tout puisse être rentable. Ainsi des groupes privés, parfois importants, font allégrement du profit sur le dos des vieux ou de leurs familles (pour ceux qui n’ont pas les moyens) : tarifs mensuels rarement en dessous de 10 000 FF pour avoir le strict minimum, et encore ! À cela s’ajoute la maltraitance infligée par l’intermédiaire des soignants, qu’on oblige à travailler dans des conditions qui dépassent tout entendement : moins de 10 minutes pour lever, doucher, habiller, coiffer, etc une personne grabataire ; une demie heure pour faire manger 10 personnes, impossibilité de répondre aux besoins relationnels, etc. On fabrique des personnes dépendantes en leur mettant une couche parce que les aides soignantes ne sont pas assez nombreuses pour les emmener aux toilettes lorsqu’elles le demandent. Et on conduit en parallèle les soignants à l’épuisement, à l’obligation de considérer les patients comme des objets pour éviter la culpabilité d’un soin bâclé ou reporté « au jour où j’aurai le temps ».

L’être humain n’est pas une marchandise

Pour nous, il est clair que tant que la gestion de la vieillesse sera pensée comme l’opportunité d’un marché juteux, une source de profit au même titre que des boîtes de pâtés, ces maltraitances existeront. Considérer les vieux et la vieillesse comme inutiles et encombrants, c’est quelque part légitimer ou dédramatiser toutes les violences que nous avons citées. Si on veut réellement régler le problème de la maltraitance des vieux, il faut nécessairement s’attaquer aux logiques de profit et d’exploitation et redonner à chaque âge de la vie une valeur qui ne soit pas calquée sur le parcours professionnel mais sur les capacités et les initiatives de chacun. Plus largement, il faut arrêter de considérer les malades, les vieux, les handicapés comme des objets, même s’ils sont l’objet de soin ou d’aide, mais les voir comme des sujets, avec tous les besoins que cela suppose : physiques, médicaux mais aussi culturels, psychologiques, de confort, de sécurité, de vie sociale… Toutes choses qui paraissent tellement naturelles aux adultes !

Léonore — groupe Durruti (Lyon)


CMU : La sécu à deux vitesses

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Homophobies religieuses

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Russie : après la gueule de bois, le rase-Poutine

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Voir la Tchétchénie et mourir

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Chronique anarcha-féministe

Liberté pour la femme

Ça y est. Tous les média en parlent. La prochaine manif, c’est pour la condition de la femme. C’est vrai, quoi ! La femme est dénigrée. « Les qualités naturelles de la femme sont la douceur et la générosité. […] La femme est avant tout une mère » etc. Tout au singulier. Non, nous ne sommes pas qu’une seule, interchangeable, immuable, convenues. Non, nous n’avons pas toutes les mêmes réactions, les mêmes envies. Non, nous ne sommes pas une espèce, ô combien prévisible, ô combien déterminée par nos hormones. Non, nous ne sommes pas « toutes les mêmes ». Combien de cas de schizophrénie assumés (plus ou moins) au quotidien liés à un moule physique et mental en soi et dans les attentes des autres. Combien de femmes et d’hommes aux cerveaux gavés (promotion de Noël) pour ces jeux de rôles sociaux ? Notre société entière fonctionne grâce à ces jeux de rôles qui nous enferment, brident nos personnalités. Copinage : voir la chronique de Pimprenelle sur les jeux pour enfants.

Transformé-e-s en masse de consommatrices/consommateurs, nous sommes manipulé-e-s par un réflexe grégaire acquis. En acceptant de fonctionner selon des préjugés, nous nous opprimons et nous participons à l’oppression des autres. Libérons-nous les un-e-s les autres.

Benoîte


L’ombre du Jubilé sur le droit de grève

Le Vatican tente une OPA sur le 1er Mai

Avec plus de quatre milliards d’euros, l’État italien a largement financé le Jubilé. Le Vatican vient de franchir une nouvelle étape dans sas volonté de puissance, de réoccuper Rome et d’amorcer son rêve séculaire d’en finir avec la lutte des classes, du moins briser celle des travailleurs car la lutte des classes, il l’a pratiqué dans le monde entier aux côtés des puissants pour leur profit et pour le sien.

Depuis quinze jours, dans la péninsule, les protestations se multiplient ainsi que les initiatives de résistance face à ce que le Vatican présente comme l’événement majeur, le clou de « l’année sainte » : « le Jubilé des travailleurs ».

Des syndicats complices

Le 1er Mai 2000, le rassemblement/concert qui l’an passé rassemblait Piazza san Giovanni 500 000 personnes, jeunes pour la plupart, est remplacé par une célébration religieuse et une fête présidée par le pape et qui se tiendra à Tor Vergata. Les secrétaires des syndicats confédérés CGIL, CISL et VIL, habituels organisateurs ont accepté d’annuler leur rassemblement du 1er Mai et ont d’ores et déjà annoncé leur participation aux côtés du pape. Les responsables des trois organisations écrivent au sieur Charrier qui préside le Comité préparatoire du Jubilé, en lui donnant du « Monseigneur ». « Nous apprécions et respectons la volonté du pape de vivre avec tous les travailleurs, la journée du 1er Mai 2000 et d’apporter à cet événement ses propres valeurs de solidarité, de démocratie et de justice. Pour ces raisons, CGIL, CISL et VIL acceptent l’invitation. […] Notre conviction est que la signification et la valeur unitaire de la fête des travailleurs ne fera qu’accroître l’ampleur de la fête de l’année prochaine par cette rencontre entre la tradition syndicale CGIL, CISL et VIL et l’événement jubilaire. »

Cela provoque quelques grincements à la CGIL dont une responsable (de gauche) déclare : « C’est une expropriation pure et simple d’un symbole qui appartient aux travailleurs. » Outre le fait qu’on regrette à l’occasion que les syndicats n’appartiennent pas vraiment aux travailleurs, on peut se demander comment Adriana Buffardi ci-dessus citée va accorder cette vertueuse indignation avec la participation de ses amis politiques du gouvernement à la plupart des festivités jubilaires.

Vatican, syndicats et États : la trinité libérale

Le cadre de ces attaques nous est donné dans le communiqué commun de l’Association pour le débaptisation et de la Commission anticléricale de la FAI du 11 décembre : « Déjà, au meeting anticlérical qui s’est déroulé à Bologne du 1er au 4 juillet 1999 s’était élevée la dénonciation de la volonté papale de contrecarrer tout ce qui pourrait gêner les célébrations du Jubilé. Nous avions annoncé que se mettait en place une table de concertation composée du préfet, chef de la police, maire ainsi que des délégués du Vatican, des syndicats d’État. Le rôle de cette commission étant de réguler les manifestations syndicales et politiques à Rome pour tout l’an 2000 qui, c’est connu, doit être consacré à la dévotion et aux pèlerinages. Déjà, la CGIL avait proposé à cette table, le moratoire de toutes les grèves, l’année du Jubilé étant donné que la lutte des classes s’accorde mal avec un Jubilé interclassiste. Prenant appui sur cette proposition, la curie romaine proposait le moratoire des défilés (définis comme manifestations dynamiques) reléguant toute l’activité politique, syndicale et sociale dans les cinémas ou théâtres (manifestations statiques).

Grève internationale contre le Jubilé

« L’assemblée du meeting anticlérical avait proposé alors que la manifestation à l’occasion du 400e anniversaire de l’assassinat de Giordano Bruno, conduit au bûcher au Campo dei Fiori, se tienne à Rome entre le 17 et 19 février, soit une manifestation de masse et que cette journée soit déclarée grève nationale contre le Jubilé et contre le pape. » Et c’est dans le secteur des transports que le bras de fer se joue, en particulier, depuis des mois entre les travailleurs et le gouvernement sur le problème de la liberté de grève.

Le gouvernement étant pressé de modifier dans un sens plus restrictif la loi existante « car ils veulent arriver au Jubilé avec la pacification imposée dans le monde des transports, un an de trêve et de tranquillité pendant lequel les patrons et dirigeants pourront agir tranquilles et accomplir leur dessein de privatisation et d’écrasement de tout type de conflit. » (1)

Ce qui précède l’illustre mais il est plus que jamais nécessaire de rappeler que le Vatican ne fait pas que gérer la superstition… C’est une puissance économique, financière et politique. Il est présent dans les plus importantes bourses de valeur du monde, son action politique est connue dans le sud de l’Amérique centrale, en Pologne, en ex-Yougoslavie avec Caritas, partout avec l’Opus Dei… Bref, c’est un grand empire à ramifications internationales, comme le notait un intervenant de Bologne en juillet : « Aucun État n’a une structure aussi capillaire, d’aussi grandes possibilités d’intervention. »

Les anars contre-attaquent

Déjà, en Italie, surgissent des tentatives de criminalisation de toutes les oppositions au Jubilé. Il est urgent de développer partout ce combat sous des formes variées. Le 1er acte pouvant être de poursuivre la campagne de débaptisation initiée par l’Union locale de Lyon le 8 décembre. Que désertent l’armée papale tous ceux qui y sont comptés contre leur gré. La manifestation du 18 février 2000 pour Giordano Bruno doit être une manifestation internationale comme le souhaitent les compagnons d’Italie.

Luttons pour la liberté des individus contre l’embrigadement papal. Réaffirmons ainsi que la lutte des classes, le droit de grève et de rassemblement ne peuvent être balayés par une homélie même reprise en chœur par ceux, dirigeants syndicaux ou de partis, qui ont troqué la foi en Staline pour la foi dans le libéralisme.

Pour leur part, les anarcha-féministes, en dehors des rassemblements œcuméniques divers qui se profilent, entendent créer des espaces de lutte. Nous qui luttons contre toutes les religions serons résolument dans cette lutte contre le catholicisme, pour le droit fondamental des femmes à disposer librement de leur corps, de leur sexualité, de leur vie contre les tenants d’une société patriarcale, capitaliste et étatique.

Michelle. — groupe Lucia Saornil (Villeurbanne)

(1) Pippo Gurrieri, Umanità Nova, 10 octobre 1999.


Ratcatcher, Lynne Ramsay

Ratcatcher est le premier long métrage de Lynne Ramsay. Remarquée pour ses courts métrages, dont Gasman, Lynne Ramsay est originaire de Glasgow, la ville où vit James, le garçon au centre de son film. Ratcatcher est le titre glorieux donné à tous ceux qui arrivent à attraper des rats. Les rats qu’on attrape ou qu’on utilise pour faire peur sont devenus les habitants quasi légitimes des blocs d’habitation des quartiers pauvres de Glasgow. Un drame ouvre le film. Un enfant s’est noyé dans le canal délimitant l’espace entre la cité délabrée et le reste de la ville, espace réserve aux maigres loisirs des enfants et des adolescents. L’eau stagnante du canal regarde, aveugle et muet les rixes de la bande du quartier.

Les ados jouent leurs jeux cruels, balancent les lunettes d’une fille myope au fond de cette eau glauque. Fille malmenée, désignée : elle couche, donc c’est une pute, etc. James, le garçon de douze ans, personnage central de Ratcatcher regarde, se promène, solitaire. Il rêve d’un endroit différent, lumineux, peint en blanc. Car depuis longtemps les sacs poubelles ont envahi le terrain de foot et l’aire de jeux de la cité. Des familles s’y entassent, en attendant d’être relogés, rêve qui s’éloigne au fur et à mesure que le film avance. Film sur le futur, hors champ et hors de portée, Ratcatcher est la description précise de l’univers de James (William Eadie). Tantôt menacé, tantôt adopté par la bande de jeunes, il essaie de protéger un enfant naïf et innocent, Kenny, (John Miller) qui restera hors de leurs plans foireux. Dérouté par ceux qui jouent aux caïds et se servent du corps de Margaret Anne (Leanne Mullen), en porte-à-faux avec les adultes paumés, James va connaître sa première expérience sexuelle. Apaisé, il peut enfin se laisser aller et s’endormir sur le corps de Margaret. Depuis les films de Kanievski, le cinéma n’a pas montré l’acte sexuel entre adolescents avec autant de simplicité. Posture grotesque d’âmes en peine ou jeux ludiques d’enfants ayant grandi trop vite, le temps suspend son vol. Ces corps qui se reposent enfin, créent une respiration, un espace de liberté, dépassant par leurs gestes simples le cadre sordide de leur vie.

Filmé de façon particulière, James, présent à chaque plan, reste en marge. Qu’il soit cadré de loin ou de près, la caméra scrute son horizon avec nous. En retrait par rapport a une histoire constituée par les agissements bruyants des autres, il est saisissant dans son isolement, son autonomie douloureuse. Seuls ses rêves sont en couleurs : une chambre à soi, un lit pour lui tout seul, une petite maison avec cuisine et salle de bain repérée en périphérie de ville… pour toute la famille. Le père est comme maître Puntila dans la pièce de Brecht, bon et désirant quand il a bu, la mère fuit les services sociaux, l’huissier et les créanciers. Solidaire de la détresse des autres, elle est une sorte de mère Courage, intelligente et aimante, à l’opposé du modèle de Brecht qui sacrifie ses enfants, mais James reste dans sa distance et n’arrive pas à sortir de sa solitude profonde.

Des images s’imposent : un ballon emporte un petit chien ; un enfant flotte dans l’eau ; des lunettes résistent au repêchage… une fin ouverte pour un film construit en cadrages décentrés et mouvants : raisons suffisantes pour nous interroger sur l’origine du bouleversement profond qu’il produit.

Heike Hurst (« Fondu au Noir »)


Une littérature libératrice

« Chaque nuit, à l’heure où le sommeil est parvenu à son plus grand degré d’intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa tête d’un trou placé sur le sol, à l’une des intersections des angles de la chambre. […] Quand elle s’est assurée que le silence règne aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid, sans le secours de la méditation, les diverses parties de son corps, et s’avance à pas comptés vers ma couche. […] Elle m’étreint la gorge avec les pattes, et me suce le sang avec son ventre. […] Je ne sais pas ce que je lui ai fait, pour qu’elle se conduise de la sorte à mon égard. Lui ai-je broyé une patte par inattention ? Lui ai-je enlevé ses petits ? » Cette araignée dont parle Isidore Ducasse, Conte de Lautréamont, dans Les Chants de Maldoror, c’est celle que je perçois, que je sens et contre laquelle je lutte. Ne pas tomber dans l’assujettissement, ne pas tomber dans les mailles-tentacules du pouvoir qui voudrait faire ce qu’il veut de nous et nous dire que penser ! Ne jamais oublier que cela est toujours d’actualité est peut-être le mérite du premier livre d’Antoine Piazza, Roman fleuve. Imaginez un peu que quelqu’un, homme de pouvoir, comme président de la République, veuille recenser avec ses « collaborateurs » tout ce qui participe à la « grandeur » de la littérature française !

« Toute la littérature française est contenue dans les limites de notre entreprise. Notre projet, c’est avant tout un matériau exceptionnel : un travail de création réparti sur dix siècles dont aucun pays du monde occidental ne pourrait se prévaloir, une masse vivante, en mouvement, qui suffirait à elle-même si le président n’y avait ajouté une vie supplémentaire qui s’élabore ici, minutieusement, et dont nous pourrons évaluer les effets dans un futur proche… Car, je ne vous cacherai pas que nous vivrons bientôt des heures exceptionnelles. » C’est en ces termes que s’exprime un des personnages du roman, Béring, principal collaborateur du Président. Un discours aux forts relents d’ordre nouveau bâti sur les autodafés, sur la censure (1). Vigilant, nous devons l’être car le pouvoir n’a jamais de cesse que de nous dire ce qui est bon pour nous, de nous l’enseigner, c’est là la première raison de lire ce roman dont la construction est tout aussi imaginative, avec sa bibliographie, que son contenu fort de sens.

Imaginez maintenant que le président vienne de signer le décret qui vous réincarne dans cet être de fiction issu des grands romans de la littérature française, qu’il a choisi d’autorité, et que vous vous retrouviez à bord du Styx en attente ! Démuni, vous le seriez comme je le serais moi-même, mais heureusement ce n’est que l’univers de la fiction. Mais le procédé est-il si loin de celui que nous vivons tous les jours ? Ne sommes-nous pas confrontés tous les jours à des décisions totalitaires, prises par des tiers ? Ce roman où plane l’ombre de Jules Verne n’apporte pas de solutions, il est comme un écho de ce siècle qui s’achève, qui a vu la mise en place de systèmes faussement adversaires qui n’avaient pour but, que de broyer l’individu, une deuxième raison pour le lire. Heureusement, l’individu ne se laisse pas broyer facilement, il en est qui résistent, c’est ce que nous démontrent ces deux auteurs venus d’horizons divers.

Dans son dernier roman, Le Mont-des-chèvres, Habib Selmi nous raconte l’histoire à la première personne, d’un jeune instituteur fraîchement nommé dans un village du bout du monde aux confins de la Tunisie. « J’avais passé beaucoup de temps, loin de ma famille, dans un village qu’un tyran dirigeait au nom d’une chose mystérieuse nommée gouvernement et d’un acte héroïque qui eu lieu il y a longtemps. S’agissait-il de la réalité ou n’était-ce qu’un mirage ? Et ces agriculteurs, pourquoi ne réagissaient-ils pas ? […] J’étais désespéré. Ismaïl était mon ennemi et ses gardes parcouraient le village, librement. Je réalisai, pour la première fois, qu’il pouvait aisément me faire assassiner. Qui l’empêcherait ? » Le grand tort de ce jeune homme, c’est qu’il lit, et que ces lectures participent à son non-asservissement, le plaçant ainsi dans une situation de rébellion face au pouvoir. Ce récit bref, noir, sorte de chronique, nous rappelle ainsi que la lecture peut-être un acte d’insoumission. Comment s’échapper de cet univers ?

C’est la question que se pose André Benchetrit dans son dernier roman, Impasse Marteau ». Un mystérieux virus, en forme de S, s’est propagé dans un immeuble vétuste où vivent des fonctionnaires de police, un virus qui provoque une épidémie de suicide. Qui dit suicide, dit inquiétude du pouvoir qui dépêche une antenne de psy pour remettre de l’ordre et contre laquelle va s’opposer le héros de ce roman, Ange. Au-delà de l’histoire, ce qui sert ce livre, c’est l’écriture, une écriture revisitée par Jérôme Bosch et William Burroughs qui nous plonge dans l’univers du cauchemar, du rêve, à la recherche d’un ailleurs vivable. « Je ne suis plus qu’une voix. Ma voix traverse les fumées et se fraie un chemin. Je vois les conduits créés par le mouvement. Des grésillements se mêlent aux voix qui creusent dans la fumée. Il y a un mouvement ascendant du souffle. Je lève les yeux, aperçois un angle par où tout se vide, j’ai la certitude qu’il s’agit du dehors. Des grésillements, des crépitements. Un poste émetteur ? Je pose le pied sur ce qui crépite et grésille pour m’élever, passer par dessus des autres voix sans les blesser. Elles sont si nombreuses. Bientôt j’atteins l’angle par où tout se vide. J’accroche mes mais aux parois. Je glisse la tête dans l’ouverture. Et (je vois) dehors. »

L’écriture est une autre façon de sortir de notre enfermement, c’est ce que nous montre avec brio André Benchetrit.

Boris Beyssi (« Le Manège » — Radio libertaire)

Roman fleuve, Antoine Piazza, Rouergue.
Le Mont-des-chèvres, Habib Selmi, Actes Sud.
Impasse Marteau, Andre Benchetrit, Actes Sud


Des militants du collectif anti-expulsion condamnés

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Vannes : 5 000 manifestants contre Total

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Dijon : Les chômeurs se servent dans une grande surface

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