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Côte d’Ivoire

Apartheid et maffiafrique

Le jeudi 14 novembre 2002.

Après six putschs ou tentatives de putsch sur les deux dernières années et une économie ruinée, la Côte d’Ivoire est en passe de perdre son statut d’élève modèle de développement en Afrique de l’Ouest. Passés les quarante-trois ans de règne de Félix Houphouët-Boigny - l’inventeur cynique de la formule « Françafrique » illustrant bien l’imbrication magouilleuse et barbouzarde des intérêts de la métropole et de ses anciennes colonies - les principaux débiteurs (FMI, Banque Mondiale et Union Européenne) ont présenté la note : un endettement correspondant au double de la production annuelle du pays. Les caisses du premier exportateur mondial de cacao sont vides, situation inadmissible pour les premiers garants de la stabilité du système maffieux ivoirien : l’armée.

Galerie des monstres

Houphouët-Boigny se méfiait à juste titre des militaires, mais son successeur Henri Konan Bédié n’aura pas eu cette prévention. Avant même son intronisation officielle, il se fait monter une « garde présidentielle » par Yannick Soizeau, correspondant local de la DGSE (services secrets français), trafiquant d’armes et connu également pour avoir blanchi à Abidjan une partie de la « taxation » du RPR sur les marchés parisiens. En 1995, Bédié conforte sa position en excluant de l’élection présidentielle son principal rival Alassane Ouattara au nom du « principe d’ivoirité ». Ouattara - ancien premier ministre de Houphoët-Bouigny et un des vice-présidents du FMI à la fin des années 80 - est également un ami du bétonneur Martin Bouygues dont le groupe s’est fait concéder quelques-uns des principaux services publics ivoiriens. Suivirent cinq années de gabegie économique et politique pendant que Bédié et sa clique s’enrichissaient comme son prédécesseur du détournement de l’aide européenne.

Le 24 décembre 1999, le régime n’ayant plus assez de ressources pour payer ses militaires, une mutinerie éclate et renverse le régime, soulèvement emmené par le général Robert Gueï, ancien chef d’état-major limogé par Bédié, bien connu du sérail militaire tricolore puisqu’il est élève de St-Cyr. Grand ami du général Jeannou Lacaze (le conseiller militaire préféré des dictateurs africains) et de Michel Dulpuch (conseiller de Jacques Chirac), Gueï fait rentrer dans un gouvernement d’union une figure historique de la résistance au système Houphouët-Boigny : le « socialiste » Laurent Gbagbo. Puis, pour se débarrasser de l’éternel rival Ouattara, il fait inscrire dans une nouvelle constitution (largement profilée par les experts français) une clause d’ivoirité permettant de refuser la citoyenneté à plus de la moitié du pays. Malgré toutes les précuations prises, au cours du scrutin chaotique du 22 octobre 2000, Gbagbo est largement en tête. Gueï tente alors un dernier coup de force en arrêtant les membres de la Commission Nationale Electorale et en proclamant sa victoire. Mais sous la pression des manifestations de rue et du ralliement de l’armée à Gbagbo, il est obligé de quitter la scène. Il finira assassiné dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 où a éclaté la mutinerie qui fait actuellement chanceler le régime de Gbagbo.

Le dynamisme économique ivoirien, qui donnait à l’ère Houphoët une aura de respectabilité, reposait sur l’agriculture extensive et un défrichement massif au nord du pays… ce qui nécessita une importante main d’œuvre étrangère (Burkinabés et Maliens principalement). Ainsi, selon la terminologie officielle, les « résidents étrangers » sont évalués à trois millions auxquels s’ajoutent deux millions de « résidents d’ascendance étrangère » : soit environ 30 % de la population, ce qui ne posait pas de problème dans un pays multiethnique et traditionnellement tolérant. Mais, lorsque les instances de la Mondialisation s’attaquèrent au pré-carré français de l’Afrique de l’Ouest et que le FMI imposa ses plans d’ajustements (dévaluation du Franc CFA, démolition des acquis sociaux, démantèlement des services publics…), la moitié des salariés se retrouvèrent au chômage. Les premiers touchés furent les Ivoiriens du sud employés par les compagnies étrangères. Bédié développa alors le concept d’ivoirité, transformant les populations nordistes Dioulas et les Burkinabés — qui avaient été le fer de lance de l’économie — en victimes expiatoires. Devoir être « ivoirien de naissance et de parents ivoiriens » ou appartenir à un village « typiquement ivoirien » : autant de critères aussi ségrégationnistes qu’absurdes en raison de la quasi-inexistence d’état-civil avant 1960 et l’arbitraire des frontières décidées entre puissances impérialistes. Néanmoins, le tout entretenait un flou suffisant pour pouvoir montrer du doigt et écarter du champ politique n’importe qui.

Après avoir dénoncé l’ivoirité, dans un premier temps, en prenant le pouvoir, Gueï la reprit à son compte et la rendit constitutionnelle pour se débarrasser de Ouattara. Lui succédant, Gbagbo la poussa jusqu’à son actuel paroxysme, assimilant « mauvais ivoiriens » et partisans politiques de l’éternel adversaire Ouattara. Arrestations arbitraires, tortures, exécutions sommaires, charniers comme à Yopougon. Les exactions racistes du régime Gbagbo poussèrent vite les Burkinabés, Maliens et autres Diaoulas résidant au Sud dans un exode vers le nord.

Françafric

La fracture civile engendrée par le conept d’ivoirité est telle que les actuels mutins, qui contrôlent le nord du pays, craignent une « rwandisation » de la situation, c’est-à-dire fuite en avant génocidaire d’un régime aux abois. Mais même s’ils déclarent ne vouloir renverser Gbagbo que pour mettre fins aux discriminations ethniques et organiser des élections, l’exemple du général Gueï ne pousse certainement pas à leur faire une confiance excessive.

Cependant, ils savent que tant que les troupes françaises d’élite seront présentes en permanence sur le territoire ivoirien (aux termes d’un accord de défense), aucun changement politique ne pourra être possible sans l’aval de la France. Les dirigeants politiques, militaires et économiques français qui ont organisé le pillage systématique de leurs anciennes colonies en soutenant des autocrates corrompus et des régimes aux relents fascisants, ne sont certainement pas déterminés à abandonner leur « pré-carré ». La corruption qu’ils ont encouragée et dont ils ont récolté (via d’importantes rétrocommissions et autres opérations de blanchiments et de spoliations) d’intéressants dividendes les lient fortement au maintien du néocolonialisme.

Si les Ivoiriens et Ivoiriennes veulent se construire un autre futur, ils devront se débarrasser aussi bien d’une classe politique liberticide et vermoulue, que des réseaux nauséabonds de la Françafrique et des brigands internationaux

Gromélifa.


Texte publié dans la feuille d’infos mensuelle du Groupe de la Métropole lilloise de la FA, La Sociale





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