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Camus, l’Espagnol

février 1960.

Pour Albert Camus, passionné de liberté, la souffrance des peuples tombés sous le totalitarisme constituait une préoccupation essentielle ; leur infortune le touchait profondément et, sans s’arrêter devant des considérations opportunistes, il sut toujours faire face aux conséquences où sa solidarité envers les victimes pouvait l’entraîner. Ainsi, nous l’avons vu depuis les jours d’euphorie de la Libération, se lever contre les abus commis par les staliniens dans la moitié de l’Europe, ou s’attaquer à ceux qui par commodité ou par convenances politiques voulaient se taire ou adoptaient à l’occasion des attitudes complaisantes. Mais cette préoccupation, si justifiée par tout esprit sensible, n’était pas la seule qui retenait l’attention d’Albert Camus : le totalitarisme connaissait près de nous d’autres formes concrètes, peut-être plus hypocrites, et il fallait le dénoncer, le combattre avec une pareille énergie.

Ses éditoriaux de Combat sont déjà un premier témoignage de cette double bataille contre le totalitarisme - de l’une ou de l’autre couleur - qu’il devait mener toute sa vie, par-dessus les surenchères de parti et des troubles raisons d’État. Avec d’autres ou seul, Albert Camus ne put jamais taire l’angoisse que ce monstre à deux têtes lui produisait. Plus encore, il voulut toujours éviter la confusion : « Je n’excuserai pas cette peste hideuse à l’Ouest de l’Europe parce qu’elle exerce ses ravages à l’Est, sur de plus grandes étendues. »

Mieux qu’un guide, - et il le fut pour certains —, Albert Camus fut un exemple. Dans ce sens, sa perte dépasse le cadre littéraire et atteint toute l’avant-garde sociale par-dessus les frontières. Mais cette perte est plus profondément ressentie dans ce peuple d’Espagne qui lutte toujours, et pour lequel il fut l’ami loyal et le défenseur le plus résolu. Ne l’avait-il pas prouvé cent fois au cours de ces années difficiles, où l’abandon des principes, le reniement des promesses amenèrent à la reconnaissance de Franco et à ouvrir à ses représentants les portes de toutes les organisations internationales ?

C’est à cette fidélité, et pas seulement au grand écrivain, que nous nous devons de rendre hommage. Grâce à lui et à quelques-uns comme lui, sur ce chemin d’épines qu’est l’exil, nous avons retrouvé un peu d’haleine pour persévérer dans notre lutte. Disons même que Camus, avec sa ferveur, n’était pas seulement un appui sentimental, mais un compagnon, avec les mêmes inquiétudes, qui réagissait comme l’aurait fait un réfugié, et souvent mieux, puisque, dans son esprit, il ne fit la moindre concession aux gouvernements complices de la tyrannie.

Personnellement, je n’oublierai pas les entrevues que j’ai eues avec lui depuis ces jours déjà lointains où nous faisons campagne dans les colonnes de Solidaridad Obrera pour la libération des Espagnols antifascistes séquestrés à Karanganda. Son indépendance de jugement lui permit à cette occasion de fustiger d’Astier de la Vigerie qui, prenant prétexte des horreurs du phalangisme, voulait excuser l’opprobre moscovite. De même, il reprit Gabriel Marcel, mécontent de l’état de siège, et qui aurait voulu justifier le régime de Franco en remarquant que celui de Staline était pire. Sur ce terrain, Albert Camus n’admettait pas d’hésitations : c’était un caractère débordant de franchise, et sans la moindre défaillance. Les dilettantes ou fellow-travelers qui prétendirent le mépriser n’ont pas été capables de comprendre sa pensée, et encore moins de se mesurer avec lui. Puisque autant pour les campagnes d’aide — celle de la grève générale de Barcelone —, pour l’agitation — le cas des militants anarchistes condamnés à mort —, pour la protestation — celle qui précéda l’entrée de l’Espagne à l’Unesco —, Albert Camus fut toujours le premier, le véritable, l’indispensable animateur.

Disparu aujourd’hui, nous ne nous laisserons pas abattre par la douleur et croire que nous devrons manquer à l’avenir de soutiens dans le monde intellectuel, mais nous doutons vraiment qu’Albert Camus puisse être remplacé dans ce qui valait son amitié, cette amitié sincère qui ne demandait pas de contrepartie, qui était faite d’abnégation, et se fondait dans la conscience d’un devoir que lui-même résuma ainsi : « Le monde où je vis me répugne, mais je me sens solidaire des hommes qui y souffrent. »

F. Gómez Peláez


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