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La question féminine dans nos milieux

lettre au camarade Vazquez
Le jeudi 23 janvier 2014.

En commençant ma série d’articles sur la question féminine, ce n’était pas le désir de remplir en vain quelques colonnes de notre journal qui me guidait, mais celui de commencer à donner forme à une aspiration longuement mûrie.

Peut-être vais-je entreprendre une tâche supérieure à mes forces, peut-être que les difficultés de ma vie m’empêcheront d’atteindre mon objectif, qu’à cela ne tienne. Il ne manquera pas de gens, plus instruits, qui prendront sur eux l’obligation de poursuivre le travail commencé.

Je me suis proposée d’ouvrir, pour la femme, les perspectives de notre révolution, en lui offrant des matériaux pour qu’elle se forme elle-même une mentalité libre, capable de distinguer le vrai du faux, le politique du social. Je crois qu’avant de l’organiser dans les syndicats – sans que je dédaigne cela – il est urgent de la mettre en conditions de comprendre la nécessité de cette organisation.

Je sais, la tâche est longue et difficile et je devine qu’un camarade – si toutefois les camarades me lisent –, de ceux qui voient la révolution au coin de la rue, sourira avec suffisance et me dira qu’il est trop tard pour emprunter cette voie. Moi aussi, je me dois de sourire et de lui rappeler que pour avoir tous les jours la révolution à portée de main, sans jamais l’atteindre, j’ai vu l’éducation de nos jeunes laissée de côté et beaucoup d’entre eux croire que pour s’appeler anarchiste il suffit de savoir charger un pistolet. Il est bien de croire à la révolution tous les jours, il est encore mieux d’aller à sa recherche en la forgeant minute après minute dans les intelligences et dans les cœurs.

Je ne sais pas jusqu’à quel point mes propos peuvent intéresser les camarades. J’en soupçonne beaucoup d’y avoir tourné le dos en pensant qu’il y a des problèmes plus importants à résoudre pour ne pas gaspiller son temps et son attention à des « choses de femmes ». Néanmoins, moi qui connais toute l’importance de la question, je ne faiblirai pas, et, avant d’envisager d’autres aspects, je veux, une fois de plus, en résumant mes propos antérieurs, mettre bien en évidence les conclusions contenues dans ceux dont j’ai pu supposer qu’ils n’ont pas été compris.

Mes articles avaient pour titre : « La question féminine dans nos milieux ». Cela ne veut pas dire : la question féminine en termes généraux, ni dans le domaine psychologique, mais en termes anarchistes.

Hors de notre milieu, camarade Vazquez, il est très compréhensible, très excusable, et même très humain que, comme le bourgeois défend sa position et son privilège de commandement, l’homme désire conserver son hégémonie et se sente satisfait d’avoir une esclave.

Mais moi, je ne parlais pas pour tous les hommes, camarade, je parlais pour les anarchistes exclusivement, pour l’homme conscient, pour celui qui, ennemi de toutes les tyrannies, se doit, s’il est conséquent, d’extirper de lui, dès qu’il la voit poindre, toute trace de despotisme.

C’est pour cela que l’anarchiste – j’ai dit l’anarchiste, remarque bien – qui demande à la femme sa collaboration pour la subversion sociale doit commencer par reconnaître en elle son égale avec toutes les prérogatives de l’individualité.

Le contraire serait « très humain » mais pas anarchiste. […] Ce qui est anarchiste, je le répète, c’est de laisser la femme agir en usant de sa liberté, sans tutelle ni coercition…

Et maintenant, camarade Vazquez, comment t’est-il venu à l’esprit de comparer la situation de la femme par rapport à l’homme avec celle du salarié par rapport au patron ?

Tu oublies que les intérêts du patron et ceux de l’ouvrier sont opposés, incompatibles, alors que ceux de l’homme et de la femme – qui sont les intérêts de l’humanité, de l’espèce – sont complémentaires, ou plutôt ne font qu’un. Des intérêts de sexe, incompatibles en tout point avec la conception anarchiste de la vie, peuvent seulement exister dans l’absurde système actuel.

Tu conçois, toi, un bourgeois en train de dire qu’il faut émanciper les travailleurs ? Donc, si tu trouves logique que, comme un bourgeois avec le salarié, l’anarchiste en tant que mâle garde la femme enchaînée, il est absurde de penser l’entendre crier : « Il faut émanciper la femme. » Et s’il le criait, ne crierait-il pas à la femme : « Commence toi-même à t’émanciper ? » […]

La lutte des sexes ne convient pas aux prolétaires, il faut établir l’interpénétration des intérêts entre les hommes et les femmes. Et cela non pas par caprice mais parce que le monde ne trouvera son équilibre que lorsqu’il sera organisé et régi par eux deux. […]

Comprends-tu maintenant qu’il ne s’agit pas tant de l’émancipation de la femme que de l’édification du futur, et que les anarchistes, s’ils sont sincères et s’ils ne sont pas venus à l’anarchisme par pur activisme, sont obligés de suivre la voie que j’indique ?
Et ça, pour sûr que c’est mettre à profit le temps, camarade, parce que, pour réaliser une œuvre en commun ce qui est important, ce n’est pas de se disputer mais de se mettre d’accord.

Et, mon ami, il ne faut rendre responsable l’esclave de son esclavage que lorsque celui-ci est accepté de plein gré et en toute conscience, mais pas quand il est imposé par la violence comme c’est le cas pour la femme.

Nous mettrons-nous enfin d’accord ? Aurai-je réussi à la fin à être comprise ? […]
Bien que cela soit intéressant, je n’accepte pas ta proposition d’une page féminine dans Solidaridad Obrera, car mes ambitions vont plus loin, j’ai le projet de créer un organe indépendant pour servir les fins que je me suis fixées.

Lucía Sánchez Saornil
Solidaridad Obrera, 8 novembre 1935


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