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Une Histoire du Diable XIIe-XXe siècle

Le jeudi 11 janvier 2001.

Il est un personnage qui aura habité le millénaire qui s’achève, connu de multiples évolutions, fait couler beaucoup d’encre et de sang, c’est celui du Diable. Notre époque contemporaine semblait l’avoir relégué au rang des accessoires poussiéreux et pourtant, à y regarder de plus près, il n’en est rien. C’est là ce que nous découvrons grâce à Robert Muchembled, historien, qui nous propose un parcours à travers les siècles en le prenant comme témoin.
« L’histoire n’est pas pour moi un musée poussiéreux où dorment des éclats scintillants du passé. Elle est un mouvement, un flux, qui aboutit à nous, modèle chacun, roule sans cesse, brasse la culture d’incessante manière. La culture, c’est-à-dire ce qui unit et sépare à la fois les êtres, trop souvent portés à croire qu’ils décident absolument seuls de leur destin. »

Ce choix du Diable pour revisiter l’histoire du monde occidental est on ne peut plus judicieux, au regard de l’actualité. N’assiste-t-on pas à un regain de faveur de sectes millénaristes nous prédisant l’Apocalypse, ou encore ne voyons-nous pas l’augmentation du nombre d’exorcistes, dernier métier à la mode ?

Plus encore, l’émergence de la littérature fantastique, un genre qui n’a jamais faibli, a été rejoint par le cinéma pour s’en faire l’écho. Le dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut, en est l’exemple parfait. N’y voit-on pas une messe satanique en ouverture de bacchanales orgiaques auxquelles le héros n’a pas le droit d’assister ? Or ce choix n’est pas neutre de la part de ce cinéaste.

Un histoire inachevée
Le Diable est toujours là sous sa forme ancestrale, le représentant du mal, et ce surtout dans les pays d’obédience protestante, comme l’Allemagne, les pays du Nord de l’Europe, ou encore et surtout les États-Unis. Si l’on reprend la littérature nord-américaine de ses dernières années, on est surpris par le nombre d’auteurs qui font référence au Diable. Ce qui prouve à quel point ce débat entre le Bien et le Mal est criant d’actualité. Parmi les noms qui nous viennent à l’esprit, Hubert Selby Jr, John Edgar Wideman, James Ellroy ou encore John Updike, Tristan Egolf pour n’en citer que quelque-uns. Un univers où les mots Bible, rédemption, pardon, pêché, apocalypse, enfer, damnation, pulsion démoniaque reviennent régulièrement, plaçant l’homme dans la peur, la peur de la vie et des plaisirs de la chair. Un univers que tous ces auteurs dénoncent car plongeant l’individu vers l’angoisse et la culpabilité, la violence. Pourquoi ces pays, plus que d’autres, sont-ils marqués par ce phénomène ? N’y a-t-il pas corrélation entre ce phénomène et la vigueur de la psychanalyse ? N’y a-t-il pas corrélation entre la vitalité des États-Unis et sa peur du Diable ?

Des questions auxquelles tente de répondre Robert Muchembled, en nous replongeant dans l’histoire de l’Europe, là où est né le Diable. Ce personnage a-t-il la même valeur selon que l’on se trouve en haut ou au bas de l’échelle sociale ? Non, pour les premiers, il est le personnage qui doit faire rentrer les masses dans le carcan par la peur, alors que pour les deuxièmes il est un personnage burlesque qui prête à rire, une sorte de mari cocu dérisoire et pitoyable. Dans cette tragi-comédie qui s’ouvre, ce sont les premiers qui, dans un premier temps, vont gagner, nous laissant en héritage le sérieux et la raison, le mépris de la différence au profit du conventionnel.

Une histoire des mentalités du XIIe siècle au XXe siècle fort intéressante, qui n’aurait du être que cela mais qui dérape à trop vouloir tout expliquer du monde d’aujourd’hui sous un seul angle.
« La tension continue concentrée sur l’individu fut et demeure un aiguillon extraordinaire pour le porter au meilleur, parfois au pire. Le cumul de ces énergies produisit la vitalité collective débordante de l’Europe du temps de Christophe Colomb et des grandes découvertes, tout comme elle contribue à fonder l’hégémonie économique et militaire mondiale des États-Unis au début du troisième millénaire. »

Une dérive de l’auteur, dans ses conclusions, qui voudrait nous faire croire qu’en plongeant dans l’hédonisme, nous aurions perdu, au profit des États-Unis, le sens de nos valeurs ce qui nous aurait conduit à notre perte ! Mais l’hédonisme, il est pour qui ? Et le reste de la planète que devient-il dans cette problématique ?
N’en déplaise à Robert Muchembled, le Diable aux États-Unis est un agent du servage, domestiqué par l’élite alors que de l’autre côté de l’Atlantique il est toujours le rire, seul arme qu’il nous reste pour manifester notre liberté d’être. Ne dit-on pas un rire diabolique…

Boris Beyssi (Radio libertaire — « Le Manège »)
Une Histoire du Diable XIIe-XXe siècle, Robert Muchenbled. Seuil, 140 F, 404 p.





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