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« Les Anarchistes et l’organisation » Maurice Joyeux

Le jeudi 11 juin 1998.

Ce texte a paru pour la première fois en 1979, dans le numéro 27 de la revue La Rue, aujourd’hui défunte et publiée naguère par le groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste, dont l’auteur fut précisément l’un des piliers. Il nous est proposé cette fois sous forme de brochure dans la collection éditée par le groupe Maurice-Joyeux.



Qui dit coordination suppose l’ajustement du particulier et du collectif, chacun ayant une place bien définie et acceptée par tous ceux qui adhèrent à l’organisation. Maurice Joyeux

La question de l’organisation demeure, dans le mouvement anarchiste français en particulier, un problème quasi permanent qui n’a cessé de le ronger de l’intérieur, de décourager nombre de bonnes volontés lassées par des conflits continuels, d’empoisonner quelques uns de ses congrès, l’empêchant bien souvent de se livrer à une analyse sérieuse et approfondie de la société dans laquelle il s’inscrit et de réfléchir plus avant aux moyens à mettre en oeuvre, à partir de principes intangibles, pour la transformer radicalement et de manière durable.

Maurice Joyeux se penche donc ici à son tour sur la question. Après avoir d’emblée réglé son compte à un anarchisme éthéré, qui amène ses partisans à se placer en dehors de la communauté, avec pour idéal d’atteindre à une sorte de « perfection humaine à partir de la béatitude », rejoignant en cela les mystiques sans Église, l’auteur avance deux raisons primordiales, en les développant, qui empêchent selon lui l’anarchisme d’être crédible. La première d’entre elles l’amène à une réflexion pleine de bon sens sur cet « homme moyen », « pivot de routes les révolutions », plutôt enclin à reculer devant toute proposition de bouleversement profond mais qu’il faut pourtant convaincre de la justesse et de la validité des propositions constructives de la philosophie libertaire.

La seconde raison, le comportement des anarchistes eux-mêmes, porte Maurice Joyeux à dénoncer de manière vigoureuse ce qu’il appelle le paroxysme. Dans ce chapitre, il s’en prend avec virulence à cette frange de l’individualisme anarchiste perdue dans des « rêveries humanitaires » et essentiellement préoccupée de « sentiments nobles » noyés dans une « métaphysique vaseuse ». Sa plume ne connaît ici aucune pitié et son humour se fait des plus ravageurs. Bien sûr, le propos est daté et perd aujourd’hui un peu de sa pertinence, car les personnages évoqués ont depuis longtemps disparu de la scène et, au-delà d’eux-mêmes, la présence de cette tendance en tant que telle n’est guère plus en vérité qu’un souvenir. On peut aussi penser qu’il y a comme une sorte d’injustice à épingler si durement les travers d’un courant particulier sans évoquer ceux des autres, dont les conséquences seront elles aussi parfois d’une extrême gravité. Maurice Joyeux le fera dans un autre écrit sur lequel nous reviendrons prochainement.

Outre cet humanisme ronronnant, l’exaltation de la violence gratuite et de l’exhibitionnisme provocateur passe également et fort heureusement à la moulinette. Sur ce sujet, observé avec acuité et une salutaire absence de démagogie envers le « jeunessisme » qui excuse tout, on se rangera sans déplaisir à l’avis de l’auteur lorsqu’il note : « Il existe chez le rebelle, le pirate, l’insoumis, l’en-dehors aurait dit Armand, une sombre complaisance de sa condition en marge, une volupté et se mirer dans l’image qu’on donne de lui. un orgueil morbide à être rejeté par tous ! »

Après un bref rappel historique lié aux difficultés rencontrées par le mouvement anarchiste français face à la question de l’organisation, Maurice Joyeux en vient au sujet lui-même. Et lui qui fut un partisan déclaré non seulement de sa nécessité mais aussi de l’absolu besoin d’un minimum structure et qui règle ici ses comptes avec ses adversaires résolus, principalement individualistes, ne sombre toutefois pas dans le délire sectaire des adeptes des structures bétonnées, invariablement présentées par eux comme le remède miracle à tous les maux de l’inefficacité militante. Lucide, il renvoie dos à dos « individualistes » et « communistes », toujours prompts à répéter les mêmes éternels conflits. Il s’écarte à la fois des tenants d’une « synthèse » accueillante, certes, mais propice aux compromis qui font les « justes milieux » stériles et sans caractère, et des disciples d’une « plate-forme » rigoriste cherchant à palier les échecs mais sombrant dans une discipline de caserne. Rejetant donc le faux débat entre mollesse et rigidité tactiques, Maurice Joyeux développe alors l’idée centrale de son écrit, qui situe l’échec des organisations anarchistes dans leur « impossibilité […], et quelles que soient leurs structures, à établir des rapports convenables, normaux, entre elles et les militants ».

Le tableau qu’il dresse du mouvement libertaire au moment où est réédité ce texte portera peu à l’enthousiasme si l’on précise que les choses n’ont guère changé aujourd’hui. Pourtant, il convient de ne pas se voiler la face et d’affirmer que la demande de Maurice Joyeux formulée alors, d’en finir avec l’attitude suicidaire d’hommes et de femmes « incapables d’assumer la liberté qu’ils revendiquent » et confortant parmi la population cette idée désastreuse d’une « impossibilité de s’organiser dans la liberté », demeure en partie d’actualité.

La réflexion de Maurice Joyeux n’est pas seulement pertinente par le fait qu’elle se distingue de celles des habituels commentaires sur le sujet, mais surtout parce qu’elle invite à considérer la question non plus seulement à partir des seuls changements de statuts ou de structures, toujours inopérants, et aussi par une réflexion sur l’état d’esprit du militant et la nature de son engagement, « si on ne veut pas que les temps futurs parlent des anarchistes comme on parle des stoïciens ou des épicuriens, c’est-à-dire des gens qui inventèrent une philosophie non pour transformer le monde, mais pour s’aider à le supporter ».

Jean Robin


Éditions du groupe Maurice-Joyeux.


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