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Un peu d’histoire

Trente-trois ans de « Monde libertaire »

Le jeudi 12 novembre 1987.

Ce mois d’octobre 1954 fut, pour nous, le mois du renouveau et de l’espoir l’automne assombrissait la ville. Au premier étage d’une petite librairie Montmartroise, quelques militants, dont je suis un des derniers survivants, étaient réunis. Une tache rude les attendait. II s’agissait de faire paraitre un journal qui serait le Monde libertaire !

Autour de la table une poignée d’hommes, des individualistes, des anarcho-syndicalistes, des communistes libertaires plus une femme, Suzy Chevet. De cette équipe, la plupart ont disparu.

Le mouvement libertaire né dans l’enthousiasme, au lendemain de la Libération, venait d’éclater. À nouveau les anarchistes se cherchaient. Il fallait tout reconstruire une organisation qui serait la Fédération anarchiste, des groupes, un journal, et c’est justement pour dessiner ce journal que nous étions réunis au Château des Brouillards.

Problème difficile de rassembler des hommes d’accord sur l’essentiel, mais séparés par des nuances dans lesquelles s’affirmait leur personnalité, d’imposer un titre nouveau pour prendre la place du vieux Libertaire, tombé dans d’étranges mains. Les hommes qui étaient réunis étaient de fortes personnalités, et c’est dans la passion qu’est né Le Monde libertaire, ce journal des anarchistes que vous tenez dans votre main et qui à trente-trois ans d’existence, battant tons les records de longévité de la presse anarchiste de notre pays.

Quelques noms, de cette poignée de militants que d’autres viendront rapidement rejoindre ! Fayolle qui fut le premier directeur gérant, Vincey l’administrateur, Laisant, Bontemps, Suzy entourés de quelques autres qui ne dépassaient pas la dizaine.

L’équipe était maigre, ses moyens réduits, les militants éparpillés s’interrogeaient encore ! De la réussite du journal dépendait la renaissance de ce mouvement libertaire, car c’est justement autour du journal que les travailleurs établissent le premier contact avec l’organisation.

Après l’inévitable tâtonnement du premier numéro que connaissent tons ceux qui ont participé à la confection d’un journal, Le Monde libertaire fut une réussite. La preuve : d’une part tout de suite la vente fut assurée et, d’autre part, tout ce que la Fédération anarchiste comptait d’adversaires leva la patte dessus, ce qui ne trompe pas !

Une aventure où avait sombre la première Fédération anarchiste et Le Libertaire, nés au lendemain de la Libération, nous avait murît.

Nous voulions un journal pour le public, et pas seulement un bulletin intérieur pour initiés, où le militant aurait sa place, toute sa place, rien que sa place. J’ai devant moi les premiers numéros de notre journal. Ce fut un beau journal, un des meilleurs que nous ayons fait. Seuls Les Temps Nouveaux de Jean Grave avec son supplément littéraire (auquel nous avions d’ailleurs songé) peut lui être comparé.

Il tranche avec ses prédécesseurs par sa page littéraire et par l’hospitalité qu’iI offre, dans ses colonnes, à quelques grands noms de la pensée ; et je songe à Breton, à Camus, à d’autres moins connus qui se feront une réputation enviable tel Ragon, Hélène Gosset, Prudhommeaux et j’en passe. Certes tous n’étaient pas des anarchistes, dans le sens où nous l’entendons à la Fédération anarchiste, mais c’étaient des hommes qui souvent avaient croisé notre route.

Lorsqu’un projet de journal est défini et qu’après quelques tâtonnements il donne satisfaction, le plus difficile c’est de tenir la route. Devant moi des pages jaunies par le temps, que je feuillette. Les événements de ces trente dernières années défilent devant mes yeux. Pari tenu ! Avec nos faibles moyens nous avons été présents. Ce ne fut pas toujours facile !

Des difficultés…

Le lancement d’un journal révolutionnaire, dans le climat qui régnait, était difficile. Réunir l’argent nécessaire, trouver un siège, constituer une équipe de journalistes où se faire accepter par les « autres », enfin percer ce mur de silence qui entoure la presse anarchiste est difficile.

Un soir de l’année 1960, le siège de notre journal, rue Ternaux, sauta. « C’est le temps du plastic… tic… tic », chantait Léo Ferre dans nos galas. Hommage à la ténacité avec laquelle nous menions le combat contre tons les fascistes, qui allègrement s’apprêtaient à étrangler la gueuse, et parmi lesquels le sieur Le Pen faisait ses premières armes. Il est vrai qu’on ne fait jamais appel en vain à la solidarité ouvrière, et notre souscription couvrit largement les frais.

Un journal comme le nôtre vit difficilement et la souscription elle-même ne suffit pas. Chaque année, quelques grands noms de la chanson Brassens, Ferré et quelques autres nous aideront, grâce aux galas organisés à la Mutualité, à faire la soudure.

Ce ne fut pas toujours facile. Au mois de juin 1968, alors que toute la presse « officielle » est en grève, nous sortirons avec l’aide des militants du Livre, un numéro spécial de notre journal. Dans mon éditorial « Sous les plis du drapeau noir », j’écrivais : « Pas plus que l’occupation des usines, la kermesse de la Sorbonne n’est une fin en soi. Détruire est une négation et l’anarchie est un espoir, le seul espoir de l’humanité. Il faut détruire l’État, mais il faut construire le lien fédéraliste de coordination. Il faut détruire le capitalisme, mais il faut construire la gestion ouvrière ».

Près de sept cents numéros déjà, et la vie de la société défile devant nos yeux. Oh ! pas celle des puissants de ce monde, des turlupinades politiques, même si nous y faisons allusion à l’occasion, mais la vie des travailleurs, de leurs luttes, de leurs espoirs, de leurs erreurs, la description de l’appareil politique et économique qui les enserre dans des liens où ils se débattent vainement.

Une réussite !

Dans une mesure, compatible avec une nécessaire cohérence, nous avons voulu que Le Monde libertaire soit le journal de tous les anarchistes. Et d’une certaine facon il le fut. Bien sûr, il déclencha parfois l’ire des jeunes gens, qui après avoir fait trois petits tours dans nos milieux fuiront vers des cieux plus cléments.

Notre Monde libertaire a changé plusieurs fois de visage et le fond théorique, qui est le sien et qui est immuable, a du s’inscrire dans l’évolution de l’économie et du comportement de façon a rester dans la course. II a du faire mentir ceux qui prétendent que le socialisme en général et le socialisme libertaire en particulier appartiennent au passé.

L’anarchie n’est pas l’ennemie de l’évolution dans le domaine des sciences et des techniques, mais elle exige que leurs fruits soient repartis de façon égalitaire entre tous les hommes. Et naturellement notre journal a voulu refléter cette évolution en conservant les principes égalitaires qui sont les siens.

Trente trois ans, c’est l’âge de la maturité. Né du fracas de l’après-guerre Le Monde libertaire a essuyé bien des orages, et dans les périodes difficiles ce ne sont pas seulement les militants qui se sont serrés autour de lui, mais aussi les lecteurs !

Le lecteur ressemble à son journal. Il a des convictions, mais il a également des idées sur les moyens de les mettre en œuvre… Il le dit, le crie, il nous l’écrit souvent ! Le socialisme libertaire est le socialisme de l’imagination, non pas un socialisme de fusion des idées dans une seule, mais un socialisme d’addition des différences. Et c’est en ce sens qu’il est par excellence le socialisme de l’homme, cette petite mécanique merveilleuse qui ne ressemble à aucune autre.

C’est justement ce caractère des anarchistes qui oblige notre journal a être à la fois intransigeant sur les principes et pragmatique sur les moyens. Chacun d’entre eux désire y trouver ce petit plus qui marque sa personnalité, qui l’individualise, sans briser ce lien collectif nécessaire à la lutte pour la libération de l’humanité.

Oui Le Monde libertaire est toujours cela et bien d’autres choses encore. Ses pages encore blanches attendent d’être remplies de l’histoire que le mouvement ouvrier s’apprête à inscrire dans le grand livre de l’évolution. Soyons present pour ne pas manquer le coche.

Maurice Joyeux


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