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Avoir vingt ans dans les oreilles

Interview d’un responsable de Radio Campus

Le jeudi 29 juin 1989.

De 1969-1989 20 ans que les « campusards » ont pris le maquis des ondes ; 20 ans que les activistes de Radio Campus Lille maintiennent le cap, font bande FM à part, envers et contre tout ! Vingt ans que ces « sans-cravate » bataillent, imperturbables ! Depuis 1969 en effet, Radio Campus a su par son originalité et par la volonté de ses animateurs et responsables marquer son indépendance vis-à-vis des pouvoir, politiques ou commerciaux. Depuis 20 ans, par son fonctionnement réellement associatif, grâce au soutien de ses nombreux auditeurs et partenaires. elle est restée un véritable outil de communication sociale et culturelle, où sont accueillis toutes les minorités et tous les exclus de la bande FM commerciale. Radio Campus Lille, ou avoir 20 ans dans les oreilles…

P.-P. JACQUES



— Centre culturel libertaire : Pierrot [Pierre Béhague], tu es l’actuel directeur de la programmation, un des piliers, un des fondateurs de la station… Radio Campus, la première radio libre de Franc, si je ne me trompe pas !

— Pierrot : En effet, Radio Campus émet depuis 1969, et à cette époque nous étions vraiment les seuls.

— CCL : Est-ce que tu peux retracer, les grands moments qui ont jalonné l’histoire de Campus ?

— P. : De 1969 à 1974, ça a été la période de la création de Campus. On a profité d’une certaine tolérance. Campus a été créée par de, gens qui voulaient faire de l’animation musicale sur le campus universitaire. C’étaient des étudiants. Le campus, à l’époque, c’était un désert, un ghetto situé à environ 7,7 km de Lille, et pas du tout intégré dans la ville nouvelle. Le gars qui n’avait pas de bagnole, l’étudiant qui était dans sa piaule le soir, à part le ping-pong et la télévision, il n’avait rien a foutre sinon taper le canon, ou dormir…

On a trouvé donc, au départ, un certain nombre d’étudiants qui voulaient mettre de l’animation, et d’autres, dans la mouvance de Mai 68, qui éprouvaient le besoin de faire quelque chose, de sortir un peu des clous… Il faut se souvenir aussi qu’en radio, dans ces années-là, on passait vraiment de la soupe. On était « victime » des périphériques il y avait RTL, Europe 1 et ce qui est devenu France Inter. Mais c’était des radios du pouvoir où, même sur un plan musical, c’était le « non-sens »…

— CCL : Et après ce démarrage toléré…

— P. : Ce démarrage, curieusement, a donné lieu à plusieurs structures de nous soutenir. Campus n’a jamais vraiment été pirate. C’était une association déclarée ; on connaissait les responsables. On avait le soutien de l’université, du rectorat, du CROUS. Jusqu’à l’arrivée de Giscard, vu le succès qu’avait obtenu notre radio, on a eu des problèmes. On portait à l’époque jusqu’à Douai, Dunkerque. On couvrait l’ensemble de la métropole lilloise. On devenait gênant. Et, en 1974, il a fallu mettre un frein parce que ça pouvait donner des idées à d’autres.

En 1974, des menaces ont été formulées. Ça n’a pas été l’interdiction directe, l’envoi des flics, mais plutôt des pressions exercées sur des gens individuellement. Les fondateur, nous étions devenus salariés ; nous avions trouvé du boulot. On a fait pression sur nous, sur nos employeurs, sur l’université, parce que nous émettions (et nous émettons toujours) de l’Université de Lille I. C’étaient des intimidations. Ce n’était pas carrément une interdiction : on ne nous disait pas que nous n’avions pas le droit. D’ailleurs, entre 1974 es les années 1979-1980, nous avons étudié les lois. Il y
avait un vide juridique à ce niveau-là. On s’est donc engouffré dans cette faille…
En 1977, d’autres radios sont nées. Il y a eu, en 1976, le phénomène de l’extension des radios libres, surtout en Italie… Et, entre 1977 et 1980, en France, on a connu une explosion d’initiatives similaires à la nôtre.

— CCL : Radio Campus a pris sa part de responsabilités dans le soutien à d’autres radios libres !

— P. : On a toujours essayé de voir ce qui se passait ailleurs. En France, il y a eu des expériences diverses, notamment avec Brice Lalonde. On a alors parlé des radios libres. Sinon. il existait quelques petites tentatives, comme Radio Verte en Alsace ou Radio Fil Bleu à Montpellier, Une radio qui, politiquement, était plutôt giscardienne, en tout cas soutenue par des députés giscardiens.

À cette époque, s’est créé l’ALO (Association pour la libération des ondes). C’était alors la seule structure nationale qui rassemblait aussi des gens qui étaient prêts à se ruer sur un « nouveau créneau porteur »… Par contre, à partir de 1978, plusieurs autres structures se sont mises sur pied : les fédérations de radios libres (FNRL : Fédération nationale des radios libres, par exemple)… Campus y a toujours participé, pour suivre ce qui se passait. Régionalement, Campus a toujours été aussi à la pointe du combat, à la fois pour un soutien logistique (prêt de matériel, installation de “Quelle est verte ma radio”, Radio Lille 59, Radio Quinquin-CGT…) que sur le plan de la mobilisation des gens…

— CCL : Et à partir de 1981 ?

— P. : L’année 1981, c’est la modification de la loi, l’autorisation à partir de mai 1981. Nous, on redémarre tout de suite en émettant 24 heures sur 24. On relance l’association avec les mêmes objectifs : outil de communication sociale et culturelle, outil d’animation, avec une priorité accordée à tout ce qui touche à l’université, à la recherche et aux étudiants, mais avec évidemment une ouverture qui n’a cessé d’aller en s’agrandissant depuis. Maintenant, Radio Campus est une radio véritablement « généraliste », où l’on traite de tout.

— CCL : Peux-tu donner un de la richesse des programmations .

— P. : On a environ 60 % d’émissions musicales et 40 % d’émissions à thème, magazines ou infos. Pour les programmes musicaux, tous les genres sont représentés du classique ou hard-cote punk en passant par le jazz, la new-wave, la musique traditionnelle et folklorique, etc. Nous excluons tout ce qui a trait aux jeux débiles, aux hitparades, etc., nous favorisons la chanson française de qualité.

En ce qui concerne les émission à thème, on recherche l’originalité. Les pays sont traités : L’Allemagne, l’Angleterre, l’Amérique du sud, la Grèce, le monde arabe, l’Afrique noire…, j’en oublie certainement. Donc, des thèmes géographiques et politique, et aussi des sujets plus pointus comme la vie de l’étudiant, un magazine lycéen, un magazine sur le cinéma, un magazine sur la moto… À noter aussi des émissions politiques. Il n’y a pas d’exclusive : depuis la Fédération anarchiste jusqu’à l’UNEF-ID, l’UEC (Union des étudiants communistes)… Ce que l’on refuse, à Campus, ce sont les gens qui sont pour l’exclusion, pour le racisme… On rejette l’extrême droite.

— CCL : Quelles sont les idées-forces, à Campus ?

— P. : La liberté d’expression… dans le cadre des lois de le presse (pas d’insultes, pas de propos calomnieux).

— CCL : Campus est-elle Une radio plutôt humaniste ?

— P. : Oui. Nous défendons une certaine tradition liberté d’expression et indépendance des pouvoirs. (…)

— CCL : Est-ce que tu peux parler maintenant du mode de fonctionnement de Campus ?

— P. : Nous constituons une association loi 1901, avec un conseil d’administration de neuf membres renouvelés par un tiers tous les ans par l’assemblée générale des adhérents. (…)

— CCL : Y a-t-il un réel renouvellemnt des membres du conseil d’administration ?

— P. : De mon point de vue personnel, la tendance est plutôt au désintérêt et à la désaffection. C’est général au monde associatif. Cela dit, nous formons une association dynamique. Nous sommes une centaine d’adhérents. ce qui veut dire environ 250 personnes qui font vraiment vivre la radio. I.e problème se situe plutôt au niveau de la prise de responsabilité, de l’investissement dans le fonctionnement quotidien.

— CCL : Faites-vous également appel à des objecteurs de conscience ?

— P. : Les tâches vraiment quotidiennes d’administration, d’entretien, etc., sont confiées à des objecteurs. Avant, c’étaient des TUC. Mais après une expérience d’un an, on a renoncé à ce type de pratique pour des raisons politiques : c’était dégueulasse d’accueillir des jeunes sans pouvoir leur donner de réelle formation. On a arrêté cette expérience. (…) Actuellement, nous accueillons donc deux objecteurs. C’est la FLASEN qui les met à notre disposition (Fédération des œuvres laïques de l’Éducation nationale) (…).

— CCL : Et pour l’avenir. quelles sont les perspectives ?

— P. : On reste ferme sur nos positions. Quand on voit ce qu’est devenue la bande FM, nous, on essaie de maintenir le cap radio sans pub, radio de création, radio de communication sociale et culturelle. Et on voit arriver tous ceux qui veulent faire de la radio, y compris des « joyeux farfelus » qui sont exclus des autre, stations. Donc, du côté grille des programmes, la qualité s’améliore d’années en années. Ça, c’est une bonne perspective. Nous sommes une radio non-conformiste, connue comme telle, une radio de sans-cravates, comme tu dis.

— CCL : Campus fait également partie d’une fédération européenne des radios universitaires…

— P. : Absolument, on est membres de la Fédération européenne des radios universitaires ; on y participe activement puisque nous faisons partie du secrétariat. Mais il s’agit, bien sûr, de radios de type associatif, sans but lucratif.

— CCL : Est-ce que tu as une idée du rayonnement de Campus ?

— P. : Il y a d’abord le rayonnement technique on couvre toute la métropole lilloise plus les approches du bassin minier. les Flandre, et la côte jusqu’à Dunkerque. À l’Est, on porte jusqu’à Valenciennes. Ce qui représente un bassin de population qui frise les sept ou huit millions d’habitants. On est capté aussi en Belgique.

En ce qui concerne notre audience, les sondages ne constituent pas notre préoccupation majeure, parce que l’on sait très bien qu’un certain type d’émission, si on veut faire de l’audience, ne se trouve pas sur la grille de Campus. Donc, pour nous, l’outil de mesure n’a pas tellement de signification. D’autre part, dans les sondages officiels, on n’y figure plus pour la bonne et simple raison que ces sondages sont faits pour les supports publicitaires.

Par contre, en ce qui concerne le retour des auditeurs, on a une idée de l’importance de Campus. d’abord par le nombre de lettres de soutien (2 000 lettres d’auditeurs au moment de l’attribution des nouvelles fréquences ; une pétition de soutien signée par près de 5 000 personnes). On reçoit environ 50 bafouilles par jour, essentiellement des gens qui ont des informations à faire passer ou qui veulent des renseignements. Le nombre d’associations invitées est considérable. Les coups de téléphone c’est tous les jours plusieurs dizaines d’appels… Campus est donc un outil de communication assez dynamique.

— CCL : Et vos contacts avec les artistes régionaux ou nationaux ?

— P. : C’est une de nos priorités. Faire passer autre chose que ce que programment les autres radios, le show-business imposé à tout l’auditoire. Donc, nous cherchons à pro-mouvoir les artistes regionaux ou autres. Cela dit les artistes ne nous sollicitent pas toujours assez.

— CCL : Vous avez tout de même programmé plusieurs spectacles pour fêter les 20 ans de Campus…

— P. : Oui, pour l’instant, un concert arec des groupes de rock locaux. Une nuit africaine également, nuit qui aura lieu à la foire commerciale de Lille et, courant mai, un wek-end radio où sera évoqué l’histoire de la station. À noter du cinéma à la rentrer prochaine. vers octobre ou novembre, un festival sur le cinéma musical. Enfin, une fête officielle avec l’université où nous inviterons tous nos partenaires.

— CCL : Et où nous soufflerons les 20 bougies de Radio Campus !

Propos recueillis par Pierre-Paul Jacques du Centre culturel libertaire Benoît-Broutchoux de Lille


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