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Cohabitation en 86 ou concubinage immédiat ?

Le jeudi 3 octobre 1985.

C’est bizarre, on ne parle plus guère de cohabitation. Il est vrai que les choses sont claires. Ce n’est pas grâce à la constitution de 1958, révisée par le référendum de 1962 sur l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Elle fournit matière à de nombreuses polémiques lequel, de l’article 5 qui affirme que « le président doit assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics », ou des articles 20 et 21 qui notent que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation », doit s’appliquer en premier lieu. Malgré l’ambiguïté des règles constitutionnelles, les choses sont claires désormais. La cohabitation est possible, sans doute est-elle souhaitée…

Une cohabitation possible

Ce serait sombrer dans un simplisme assez caricatural que de croire que la gauche et la droite véhiculent les mêmes projets. « Le Pacte pour l’avenir » du RPR, thatchérisme étroit, n’a rien à voir avec la cogestion pragmatique d’un Michel Rocard. Mais enfin, il existe effectivement des zones importantes de consensus. Roland Dumas soulignait sans rougir dans un numéro du Monde de juillet, l’accord fondamental du gouvernement et de l’opposition. en matière de relations internationales. Le silence de la droite sur l’affaire Greenpeace ou précédemment sur les coups de mains tchadiens (raison d’État oblige), en est une bonne démonstration.

Hernu a toujours trouvé grâce aux yeux de l’opposition ! Plus militariste, tu meurs rappelez-vous les accords Hernu-Savary. Chevènement supprime en primaire les disciplines d’éveil et réintroduit la Marseillaise vaste projet pédagogique ! À droite, on épargne de plus en plus Fillioud les télévisions privées, c’est l’aubaine pour les publicistes, voire pour les groupes de presse On boycotte, au minimum il est vrai, l’apartheid, mais on expulse les immigrés à tour de bras Les centres de rétention. les mesures contre le regroupe-ment familial. qui les a mis en place ? De larges zones de concensus s’appliquent aujourd’hui du PS à l’UDF et au RPR. En matière économique, jamais la Bourse ne s’est mieux portée que depuis la rigueur rose, qui dans ses principes implicites, comme dans ses objectifs immédiats, ressemble à s’y méprendre à ce que sous Barre on nommait l’austérité.

La gauche est devenue le plus fantastique parrain qu’aient jamais eu les boursiers. Elle a encouragé fiscalement le placement de l’épargne sur les produits financiers, dépoussiéré les règlements et coutumes, créé sous l’égide de Bérégovoy une multitude de nouveaux produits et de nouveaux marchés. La gauche s’est faite le grand rénovateur de la Bourse et l’un des plus efficaces promoteurs du capitalisme. La valeur totale des actions cotées à Paris, inférieure à 200 millions de francs après les nationalisations de 1982, dépasse aujourd’hui 500 milliards. Inutile de jouer ou de regarder de près ce que l’on achète, même les yeux fermés, on a pu doubler son capital depuis 1981. D’incroyables fortunes se sont constituées sans qu’aucun capitaliste n’y perde. puisque le mouvement de hausse ne s’est jamais inversé 30 % en 1983, + 16 % en 1984 et + 17 depuis le début de 1985). ça boome en bourse, on liquide la sidérurgie lorraine, On ne peut satisfaire tout le monde. Fabius a nettement choisi son camp. Le consensus existe dans le domaine international, militaire, de l’éducation, de la communication, économique : la cohabitation est possible !

Tout laisse à croire qu’elle est souhaitée. C’est stratégiquement une aubaine pour tous les leaders de l’hexagone. Chirac comme, Giscard s’imaginent Matignon comme un tremplin qui, en cas de non-échec, leur permettrait de refaire leur retard dans les sondages vis-à-vis de Barre et de viser l’Élisée avec quelques chances. Rocard, Fabius et Barre misent au contraire sur un développement des difficultés de 1986 à 1988 pour affirmer soit, « avec nous, c’était mieux » pour les deux premiers, soit, « il ne fallait pas cohabiter » pour le dernier, et voir l’opinion les récompenser a postériori de cette lucidité Mitterrand, quant à lui, ministre de centre droit sous la IVe République, préfèrerait demeurer 2 ans de plus aux affaires et tracer une dernière ligne droite pour peaufiner son image dans l’histoire, puisque paraît-il, cela l’inquiète fort. Le PCF et le Front national espèrent, en dénonçant, soit la complicité des « sociaux-traîtres » et du capital pour le premier, soit la compromission de la droite classique avec le marxisme international pour le second, et ainsi récupérer dans des registres différents les dividendes d’un éventuel mécontentement.

Une compromission inacceptable

Souhaitée à titre divers et pour des stratégies de carrières, par les leaders politiques, la cohabitation ferait ainsi l’affaire des capitalistes Ils ont tout à gagner à un recentrage, déjà amorcé, du PS vers un pôle démocrate à l’américaine, travailliste à l’anglaise, social-démocrate à l’allemande ou à la suédoise La cohabitation achèverait sans doute, car on ne peut gouverner qu’avec un minimum d’accord sur les principes, le Bal-Godesberg [1] français que Rocard réclame depuis longtemps. Elle achèverait la mise aux poubelles de l’histoire par le PS de toute référence aux antagonismes de classes et à la rupture nécessaire avec le capitalisme. À quoi peut rêver le monde du profit. si ce n’est à ce que les politologues libéraux américains nomment une • démocratie stable s. en sous-entendant par là, stable pour les intérêts du capitalisme définitivement fermée à toute nouveauté sociale, à toute perspective de transformation.

Le recentrage de Bouchardeau, l’intégration de Stirn, ex-giscardien progressiste, de Fiszbin, ex-communiste critique de Tallet, ex-technocrate pragmatique ; aux listes du PS pour 86, préfigurent à l’évidence cette restructuration du champ politique en un bloc conservateur et un pôle démocrate à l’américaine. Mitterrand n’a cessé d’être un « républicain de progrès », centriste de droite ou de gauche au gré des vents. Toute sa carrière, ministérielle puis présidentielle, le démontre. Fabius, fils spirituel, qui affirmait avant sa nomination à Matignon qu’on ne pouvait « glisser un papier à cigarette entre sa pensée et celle du président », poursuit la même ligne. Le portrait de Mendès trône en bonne place dans son bureau nul doute qu’il ne s’imagine être un John Kennedy en puissance.

Mais le socialisme réel, celui de la rupture avec le capitalisme et de la gestion directe, n’a jamais rien eu de commun avec de tels personnages. Les libertaires ne cohabitent pas avec le capitalisme, ils font mauvais ménage avec l’asservissement. Le consensus n’est pas une fin en soi : à quoi mena l’Union sacrée après 1914 ? L’union nationale autour d’un capitalisme « technologique et gai », type Libération et Actuel, on ne peut la désirer Si 1986 est l’année de tous les abandons idéologiques, ce sera aussi l’année de tous les dangers pour le monde du travail, l’année de toutes les espérances pour celui de capital.

Willy Pelletier
Groupe de Lille


[1Congres où le SPD allemand rompt avec l’idée de « lutte des classes ».





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