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Coup de grisou syndical à Renault — Douai

Le samedi 3 octobre 1987.

Les congés d’été sont et ont toujours été pour le patronat et son chaperon gouvernemental la période idéale pour les coups bas. La région de Douai en a eu largement pour ses frais.

La régie Renault déménage

La Régie Renault, mise sous surveillance par la CGT, n’a pas fait dans la dentelle. Lundi 12 août, les militants CGT Renault sont informés que 13 wagons sont arrivés pour du transport de matériel. La mobilisation est rapide et efficace : en moins de 2 heures ce sont plus de 200 personnes qui sont rassemblées dans la salle du comité d’entreprise. Grâce aux appels de Radio-Quinquin à Auby (ville qui fut investie et assiégée deux fois par les « majorettes casquées » sous Giscard), des militants de Lille, Saint-Omer, Dunkerque, Cambrai, etc., vinrent en renfort. Après une réunion d’information, il fut décidé d’empêcher par tous les moyens le départ des wagons. Dans la soirée, un rail fut démonté et tordu et des parpaings mis au travers des voies. 1.e lendemain matin, lors d’une ronde, nous croisons des cadres de la Régie escortés par des gendarmes cherchant à repérer l’endroit.

Déjà, les médias commencent à « baver hystériquement » sur la CGT : « commandos, actes de sabotage… », etc. La CFDT, CFTC et FO remettant 100 balles dans le juke-box ! Mais les travailleurs de Douai ne sont pas dupes et la mobilisation s’élargie : ouvriers d’Arbel, de la Fosse 9, de l’Imprimerie nationale… La surveillance des wagons continue jour et nuit… la pression diminue, le doute s’installe.

Mais le lundi 19 août, vers 16 heures, les wagons sortent de la Régie. Aussitôt l’union locale, départementale et Radio-Quinquin sonnent l’alerte ; en une demie heure, c’est une centaine de militants qui bloquent la gare de Corbehem. Après 4 heures de négociations, les wagons repartent vers la Régie. Les jours qui suivent, un mur de parpaings est monté symboliquement sur les rails, devant les wagons, et les rails sont coupés au chalumeau. Les plaintes de la SNCF s’accumulent…

Douai, Longwy : même combat

La détermination des travailleurs se renforce, Renault devient un symbole, celui du devenir de la région qui se désagrège industriellement, mais aussi celui de la révolte. Dans le regard des gens, on sent que ça vient des tripes, un sentiment de hargne, de colère, celui d’avoir été trompé par « la force tranquille » ; cette force dans laquelle nombre d’entre eux avaient mis tant d’espoir.

Au cours de certaines discussions, j’ai l’impression d’être entouré d’anars ; mais les allées et venues incessantes d’élus communistes me font revenir assez vite à la réalité. En effet, ils sont venus, ils sont tous là et s’il faut reconnaître le soutien actif du PC, il faut aussi reconnaître que ce n’est pas gratuit. La cueillette des voix commence, et quoi de mieux pour se ravaler une façade décrépie par trois ans de participation au gouvernement qu’un conflit Renault. La grande majorité des ouvriers dans l’action sont communistes je connais la plupart d’entre eux : combatifs, dévoués, sincères ; et dénoncer les pratiques du PC me donnent parfois l’impression d’hurler aux loups avec les intellos au rabais et les révolutionnaires de cocktails style Actuel et Libé. Mais comment porter crédit aux allégations du PC, le slogan « Demain, on rase gratis » ne peut convaincre que des gogos. Toutes les révolutions sociales qui ont donné quitus au PC sont mortes avant même d’avoir eu le temps de respirer.

Or si le mot « révolution » fait actuellement sourire et paraît ringard, c’est bien cela et rien d’autre qui peut nous sortir de la fiente dans laquelle nous font patauger les « vérolés » à confire du capitalisme bon teint. Alors que la modernisation devrait permettre à chacun de travailler de moins en moins, tout en vivant décemment, dans chaque secteur économique, cette modernité amène avec elle licenciements et misère. On jette à la rue comme un kleenex usagé des milliers de travailleurs qui ont comme recours : bosser pour les négriers (Bis, Manpower, etc.), les T.U.C. pour les plus jeunes, et la corde pour les
plus âgés. Voir, comme il y a quelques jours dans ma rue, une mémé avançant avec difficulté, distribuant des journaux d’annonces gratuites de porte en porte pour pouvoir survivre… De quoi dégueuler !…

Prévention-Répression

Le 28 août, à 2 heures du matin, les chiens de garde du pouvoir prennent d’assaut les 13 wagons. Les huit militants de garde présents ne font pas le poids face aux 300 « majorettes casquées ». L’électricité et le téléphone du comité d’entreprise sont coupés afin d’empêcher l’alerte.

À 6 heures du matin, ce sont plus de 200 militants qui bloquent la gare de Douai. l.a solidarité s’organise… Les gares de Lens, Valenciennes suivent. À Angoulême les wagons sont stoppés : pas pour longtemps car le train est escorté par un hélico ainsi que par un wagon de « majorettes » à l’avant et à l’arrière. À Bordeaux : nouveau barrage ; après quelques heures, charge des forces de l’ordre… Et ça continue, nouvel arrêt à Bayonne et grève des douaniers CGT. Le train passe quand même en Espagne.

De Douai à Bayonne, ce fut une chaîne de solidarité tenace et active. Le train mit 29 heures pour arriver à la frontière espagnole, et cela malgré les matraques gouvernementales. Par cette action, de nombreux travailleurs découvrirent l’action directe ; d’autres la revécurent, avec cette impression de « lifting » psychologique qui fait que d’un coup on se sent forts — forts d’être unis —, d’être et d’avoir été compris par d’autres exploités comme nous et enfin de ne plus ramer dans le vide. Et cela malgré tous les ramiers des « mass-médias » et des spécialistes du : « Moi, je… ».

Le samedi 7 septembre, venue du ministre Delebarre à Douai pour l’inauguration de la foire commerciale (serrage de « louches », élections obligent). En bon socialiste endimanché, Delebarre est protégé par les CRS et la police qui ont quadrillé les accès à la foire. Il en faut plus pour empêcher les militants d’agir. Les camions Coop barrent toutes les entrées de Douai. Delebarre est bloqué à 500 mètres de la foire et c’est à pieds, suivi de ses courtisans et d’un cordon de CRS, qu’il arrive. C’est une volée de jets de prunes et d’œufs qui le reçoit ainsi que des huées : « Gattaz + Delebarre : c’est la soupe populaire ». Même leur Marseillaise n’arrive pas à calmer les esprits et les militaires présents sont blancs d’indignation (signe des temps ?).

La gauche sacrifie l’emploi

Alors que Delebarre entre dans la foire. le secrétaire de l’union locale CGT, ainsi que le secrétaire de la Régie Renault — pourtant munis d’une carte d’invités officiels — sont matraqués et ont droit à un tabassage en règle (en tête des matraqueurs, le sieur Buttez connu pour ses idées d’extrême droite). Toute l’opération est suivie de très près par les commissaires divisionnaires Chabrol et Lamour (sic !) et cela sans aucun motif. De notre côté, nous essayons de passer les barricades et quelques pralines sont échangées avec la police. Delebarre et ses courtisans serrent les fesses. Dur ! Bilan : 12 jours d’incapacité de travail pour le secrétaire de l’UL CGT et blanchissage des sous-vêtements de Delebarre et de sa clique.

Si le gouvernement pense faire taire les ouvriers du Douaisis par la force, il oublie une chose ! Dans la région, nos grands-parents, nos parents ont toujours connus des luttes dures et plus on nous tape dessus et plus on réagit avec force. Mais pour que cette volonté de tout changer se concrétise par une solution libertaire. Il est grand temps pour nous, anarchistes. de militer activement, en proposant et en faisant connaître nos idées et ceci par use activité quotidienne qui dépasse largement les bombages d’un « A » cerclé sur les murs de transfos ou de chiottes publics.

Il est grand temps de faire véritablement connaître l’anarchisme et casser l’image d’Épinal qui nous colle au cul, celle d’utopistes, d’égarés politiques, d’idéalistes romantiques, de terroriste… Et pour cela, faire connaître notre presse et nos éditions dans les entreprises, discuter de notre projet de société et montrer aux gens qu’ils sont capables de gérer leur vie sans déléguer leurs pouvoirs aux rapaces qui font leur métier de décider du devenir des autres. Il faut également démonter les solutions « slogans nationalistes » : des voitures françaises, de l’acier français (pourquoi pas des matraques françaises).

J.F.
Liaison Douai





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