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Paul Zorkine

Vie et mort d’un militant anarchiste

octobre 1962.

Notre camarade Paul est mort en auto cet été.

Paul était yougoslave. Son pays, le Monténégro, n’a d’autre richesse que ses hômmes : combattants acharnés pour leur liberté, éternels rebelles, résistants, partisans, condamnés, exilés, comme fut Paul.

Les Monténégrins sont de ces paysans montagnards qui, au cours des siècles n’eurent jamais de nobles, car le peuple entier l’était.

Ils eurent des intellectuels : son grand-père traduisit Marx en serbo-croate, comme Bakounine le fit en russe ou Cafiero en italien.

Paul nait il y a quarante et un ans, à l’époque où, par villages entiers, drapeau rouge en tête, les Monténégrins manifestent pour le grand espoir qui semble se lever.

À quinze ans, Paul adhère aux Jeunesses Communistes , et, ne tarde pas à réagir contre l’autoritarisme et le dogmatisme qui y règnent. Un an plus tard il en est exclu, qualifié d’épithètes divers dont les communistes marxistes ont le secret. Parmi ceux qui l’ont jugé et anathématisé est Milovan Djilas. autre Monténégrin, rebelle vingt ans après au même système, de dix ans plus âgé que Paul et du même lycée.

Quelques mois plus tard, quand le Reich hitlérien s’en prend à la Tchécoslovaquie, Paul se retrouve avec ces nombreux Yougoslaves faisant la queue devant les consulats tchèques pour s’engager et défendre la nation sœur.

Encore quelques mois et la Yougoslavie à son tour est directement menacée. Paul se porte à nouveau volontaire mais est refusé parce qu’il est trop jeune.

L’invasion germano-italienne atteint Paul au Monténégro, qui échoit à l’Italie. Paul participe immédiatement, invoquant par tract Bakounine, à la résistance, d’abord sparadique puis mieux structurée. Une fois le maquis monténégrin organisé Paul est envoyé à Zagreb, capitale de la Croatie, siège du nouvel « État Indépendant » fondé per les fascistes Oustachis sous la protection hitlérienne. Paul doit avec un camarade, y jeter les bases de la résistance intérieure. Il redevient à cet effet, étudiant à la Faculté de Droit. Les risques sont d’autant plus grands qu’il est connu sur place. Ceux qui loi confient cette mission le savent.

Dénoncé, arrêté, torturé, jugé, Paul est incarcéré plusieurs mois dans les cellules des condamnés à mort où il se prépare pendant de longues nuits au peloton d’exécution et où certains de ses camarades se suicident. La peine est finalement commuée en détention à vie, Paul étant mineur au moment des faits incriminés.

Transféré au Monténégro à la demande des Italiens, qui après Allemands et Oustachis veulent le faire passer en jugement, Paul connait de nouvelles cellules, de nouveaux interrogatoires. Survient la capitulation italienne ; Paul en profite pour s’évader et rejoindre les partisans.

La Résistance, dominée par le Parti Communiste, triomphant alors en Yougoslavie, Paul, avec quelques camarades gagnent par mer l’Italie où ils entrent en liaison avec le maquis et s’engagent dans la RAF. La guerre finie, Paul vient en France. Malgré les sollicitations du nouvel État yougoslave, Paul refusera toujours, après comme avant la rupture avec Moscou, de rallier la nouvelle classe dirigeante où et, tant que combattant de la première heure, les meilleures places lui sont offertes. Il préfère le statut de réfugié politique et continuer à se battre en homme libre.

Boursier, il termine à Paris ses études de droit, Cependant ses multiples avatars ont gravement atteint sa santé, il doit passer plus de cinq années en sana. la aurait dû en passer encore d’autres, s’il n’avait décidé, à ses risques, de vivre debout plutôt que couché. Paul quitte donc les sanas et retourne au Quartier Latin suivre les cours des Langues Orientales et des Sciences Politiques. Étant entré dans le mouvement anarchiste, Paul trouve stériles les préoccupations de l’émigration. II appuie ou préconise plusieurs tentatives infructueuses de regroupement comme la Fédération Balkanique et le Groupe Khristo Botev. Mais Paul considère que l’essentiel de la vie d’un émigré doit être la participation aux luttes locales avec les travailleurs, les révolutionnaires, et non les spéculations en vase clos sur le retour au pays. Son internationalisme lui fait trouver dans le mouvement de langue française son milieu normal d’activité. Il adhère donc à la Fédération Anarchiste. Paul mène à partir de ce moment la vie d’un militant, se dépensant en tâches sans fins d’élaboration idéologique, de propagande et de recrutement : réunions, manifestations, rédaction, etc. Il se multiplie en initiatives et contributions diverses :
Au quartier latin d’abord, après Front Etudiant, rassemblement de tendances variées, c’est un essai de mouvement étudiant purement libertaire avec le Cercle Bakounine.

Puis Paul entre au Comité de Rédaction du Libertaire. Il écrit principalement sous les pseudonymes de Paul Zorkine et, en collaboration avec moi, de Paul Rolland.

Paul se signale bientôt dans la lutte contre les erreurs de l’orientation « FCL » qui entraine le naufrage du vieux Libertaire. Il participe en cela à la fondation du Groupe Kronstadt, qui mène une opposition active, intérieure, puis extérieure, à cette déviation marxiste, et analyse le mécanisme de l’aventure dans le « Mémorandum du Groupe Kronstadt ».

À la suite de ces péripéties, Paul et le Groupe Kronstadt contribuent à la création des Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire et des Cahiers d’Études « Noir et Rouge ».

Ces dernières années, toujours avec le Groupe Kronstadt, Paul se retrouve à la FA, où il travaille principalement au Monde libertaire et à la constitution de l’Union des Groupes Anarchistes-Communistes.

En même tempes Paul conserve une vie personnelle particulièrement riche : il fonde un foyer, a deux enfants âgés maintenant de six ans, pour l’éducation desquels il se passionne.

Par sa vie professionnelle, Paul prouve qu’un anarchiste peut être le contraire d’un en-dehors ou d’un raté. Employé dans une des plus célèbres firmes européennes, il est appelé en quelques années aux postes de responsabilité les plus élevés. Tout en réussissant à ne pas avoir de subordonnés et en ne restant, bien entendu, qu’un salarié.

D’une personnalité extraordinairement forte, Paul est doté d’un caractère volcanique où un charme profond se unifie à une fougue véhémente qui l’emporte souvent. Il n’est indifférent à rien ni à personne. Son intransigeance bien connue le mène volontiers à prendre le risque d’être désagréable dans un but déterminé et la plupart du temps à bon escient. Ses diatribes enflammées qui n’épargnent aucun de nous résonnent fréquemment dans notre mouvement.

Paul a une conception essentiellement réaliste et vivante de l’anarchisme. Ses convictions résolument anarchistes-communistes, voisines de celles d’un Bakounine, d’un Kropotkine, d’un Malatesta, d’un Berneri, d’un Durruti l’opposent aussi bien à ceux que tenterait un ; prétendu renouveau marxiste qu’à ceux qui par fidélité abusive au passé, laisseraient notre mouvement se scléroser. Il n’en demeure pas moins attaché à la fondamentale multiplicité des libertaires et considère le respect de toutes leurs tendances, jusqu’aux monismes frisant l’extravagance, comme un gage de fécondité et de survie pour tous. C’est la raison de son souci constant de se préciser comme anarchiste-communiste.

Paul voit le mouvement anarchiste-communiste comme avant tout politique, c’est-à-dire visant la transformation des structures de la société. Il ne cesse d’insister sur la nécessité de l’organisation. Organisation révolutionnaire spécifiquement libertaire, dans le cadre de la lutte des classes des travailleurs contre les bourgeoisies et les bureaucraties, contre le capital, privé ou d’État. Organisation fédérale du monde du travail pour prévenir l’apparition d’une nouvelle classe dirigeante issue des révolutionnaires, des combattants ou des organisateurs eux-mêmes. Organisation rationnelle de l’économie pour la pleine utilisation des forces de productions et une distribution communiste.

Par formation, Paul s’intéresse spécialement aux problèmes de l’économie et, par expérience à ceux de la lutte armée, domaine où sa contribution est particulièrement précieuse. Il ne néglige pas pour autant la philosophie de l’anarchie et son éclaircissement. Enfin ses goûts artistiques et littéraires, d’une grande acuité le rapprochent, ainsi que nombre d’entre-nous de la révolution éthique aussi bien qu’esthétique du surréalisme.

Dans cette vie multiple, passionnée, mobile et riche, Paul a pour seul regret de ne se battre plus et mieux pour notre idéal. Par exemple de ne pas être parvenu à faire publier en français l’œuvre d’Herbert Read, de Malatesta ou de Rocker, de ne pas avoir pu réaliser cette Revue qui nous manque, tâches pour lesquelles il avait reçu l’appui et l’amitié d’Albert Camus, mais non le soutien des éditeurs. Ou de ne pas avoir pris le temps de mener à bien un ouvrage personnel durable, livre ou film sur l’Anarchie.

C’est grâce à Paul que beaucoup d’entre nous sont venus à l’anarchisme avec la génération d’après-guerre, qu’il a marquée de sa puissante personnalité. Grâce à lui, ils savent quelle valeur peut atteindre l’individu engagé avec un acharnement comme le sien, dans notre combat collectif pour la liberté.

Sa dernière volonté est que ses enfants sachent ce qu’est un anarchiste et deviennent des hommes libres. À nous de la réaliser.

[Paul] Rolland [Roland Breton]


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