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Propagande libertaire en Bretagne

Le jeudi 12 février 1987.

Le texte ci-dessous est la présentation du nouveau journal d’Émile Masson, Brug, dans la revue des Temps nouveaux, datée du 1er février 1913. Il y explique la nécessité de propager ses idéaux non pas en français, mais en langue bretonne afin de toucher les masses paysannes.

Jean-Claude (groupe Pierre-Kropotkine : Argenteuil)



Le camarade Ewan Gwesdou, l’auteur de la brochure Antée, les Bretons et le socialisme (dont Jean Grave a donné aux Temps nouveaux une élogieuse analyse), vient de mettre aux mains des camarades de Bretagne une arme très délicate à vrai dire, et ceux-ci doivent se hâter de comprendre quelle valeur elle peut acquérir, s’ils savent s’en servir. Je veux parler du premier numéro d’un bulletin d’éducation paysanne bretonne que Les Temps nouveaux ont annoncé et qui porte le titre inoffensif et rustique : Brug (bruyère). […]

ll a exposé dans Antée le principe de sa propagande : pénétration des masses paysannes par l’usage des langues locales ; en particulier des masses bretonnes par l’usage de la langue nationale des Bretons. J’ai déjà à plusieurs reprises développé aux Temps nouveaux l’idée du camarade Guesnou et je l’ai hautement approuvé. Je résume en quelques mots :

Pour lutter contre les prêtres

La langue française n’est pas la langue des Bretons. C’est le secret de leur éternel mysticisme chrétien, de leur éternelle répugnance à vivre cette vie terrestre, et à améliorer leur condition humaine, que le culte du passé et les superstitions leur soient enseignés par des prêtres en leur langue ; et que nos idées à nous, nos idées d’émancipation morale et de bien-être matériel leur soient présentées dans une langue qui n’est pas la leur. C’est aussi le secret de leur irréductible inadaptation aux nécessités de la vie moderne, de leur aveuglement, de leur alcoolisme ; en un mot c’est le secret de la prompte décadence de ce peuple, osons le dire, que sa langue, son moyen naturel d’expression et de compréhension, ait été, et soit, impitoyablement nié et condamné par ceux-mêmes qui parlent d’affranchissement universel, de droit des peuples, de droits de l’individu.

Parlez au Breton sa langue, et du même coup, d’un esclave vous ferez un homme libre, car le Breton est essentiellement libertaire. C’est notre plus intime conviction qu’un homme doit valoir par soi-même. Mais c’est aussi le fait le plus éclatant de l’histoire des hommes que, en général, tant vaut le peuple dont il naît, tant vaut l’individu. Un Européen actuel est assurément de naissance plus proche de la liberté et de la conscience qu’un esclave des pharaons ! Or l’âme d’un peuple, c’est sa langue. Nier cette langue, c’est tuer cette âme, tuer une énergie particulière, une volonté humaine.

Devant l’étranger, le paysan et l’ouvrier bretons ont honte de leur langue. À l’étranger (j’entends ici la France, aussi bien qu’une autre nation), ils se sentent incompris, rapetissés, diminués, abêtis, parce que l’étranger ridiculise, méprise leur naturelle expression d’eux-mêmes. Mais chez eux, entre eux, le paysan et l’ouvrier bretons cuvent en silence l’humiliation et ils refusent de jamais sympathiser avec les idées de l’étranger.

Rendre confiance aux Bretons

Il faut rendre aux Bretons la confiance en soi. Il faut reconnaître leur langue, qui est antique, qui est belle, qui est la langue d’un grand peuple invaincu, mais infortuné et las. En reconnaissant sa langue, en la lui parlant, en l’honorant, en l’aidant même à la mieux connaître, nous rendrons peu à peu confiance et vie à ce grand peuple, et une énergie précieuse, incalculable, une fierté virile se réveillera au coeur de ces millions d’individus qui parfois semblent égarés en ce monde.

Brug n’a aucun caractère de violence révolutionnaire. Il ne contient aucune polémique, aucune attaque antireligieuse ou antipolitique. Il est a-religieux, a-politique. Il offre des danses populaires en la langue du pays ; des contes du pays ; et puis quelques courtes, simples réflexions en la langue du pays, sur les événements et les aspects de la vie ouvrière et paysanne. Brug doit arriver à être lu des paysans, qui ne lisent rien. Le paysan breton doit d’abord apprendre à lire : il ignore qu’il est esclave, et seules les pages en sa langue, où sa vie simple se reflète, lui seront accessibles, l’engageront à lire, lui révéleront qu’il doit s’affranchir, qu’il le peut.

Aux camarades d’y penser. Brug est une tentative intéressante. Trouverons-nous entre nous 25 francs par mois pour en assurer la tâche ?

Brenn (« les Temps nouveaux » 1er février 1913)

Les intertitres sont de la rédaction du « Monde libertaire » (N.d.R.).





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