[Archives du Monde libertaire] • ArchivesArticles du Monde libertaire en ligneIndexationSommairesAuteur·trice·sAdministrationSite du Monde libertaire
Accueil > Archives > 2019 (1802 à 1812) > 1805 (avril 2019) > [Pour en finir avec la « méthode Alinsky »]

Pour en finir avec la « méthode Alinsky »

avril 2019.

Si Machiavel écrivit Prince pour dire aux nantis comment conserver le pouvoir, j’écris Rules for Radicals pour dire aux déshérités comment s’en emparer. Dans ce livre, ce qui nous intéresse c’est de savoir comment créer des organisations de masse capables de prendre le pouvoir et de le donner au peuple. P. 67 du Manuel de l’animateur social, première traduction française, en 1976 de Rules for Radicals, dernier ouvrage de Saul Alinsky.

Pour qui milite suffisamment longtemps dans (ou non loin de) la gauche et l’outre-gauche [1] contemporaine, il est difficile de ne pas croiser un « Vendeur, Représentant et Placier » de la « méthode Alinsky ».

Ces VRP multi-luttes sont de tous les collectifs mobilisés (logement, santé, réfugié.e.s, chômeur.euse.s, intermittent.e.s, etc.) et vous proposeront rapidement des formations, d’abord gratuite ou à prix libre, puis avec des tarifs préférentiels, à la « méthode Alinsky », à l’éducation populaire ou à la désobéissance civile.

Alinsky, vie, réception et transmission

Alinsky naît en 1909 dans une famille russe émigrée aux États-Unis, de confession juive qu’il décrit lui-même comme orthodoxe. Son père est tailleur, sa mère travaille au foyer et il décrit ses conditions de vie comme misérables lorsqu’il vit avec sa mère après le divorce de ses parents.

Souvent présenté comme sociologue, Alinsky est d’abord diplômé d’un « Bachelor of Philosophy » [2] de l’université de Chicago [3] avec une spécialité en archéologie avant de travailler en criminologie dans diverses institutions, notamment une prison, et réalisant des enquêtes de terrains sur des gangs de Chicago. Dans les années 30, il commence son expérience de « community organizer » [4] dans le quartier Back of the Yards de Chicago où il parvient à rallier le soutien d’organisations syndicales, d’ecclésiastiques locaux (notamment catholiques) et de riches philanthropes. Il fonde, en 1940, l’Industrial Area Fondation (IAF), organisation qui financera en partie ses activités d’organisateur professionnel et la formation d’autres organisateur.rice.s au cours des années qui suivent. Pendant la deuxième guerre mondiale, il travaille pour l’administration du Trésor et du Travail sur des missions visant à augmenter la productivité des ouvrier.ère.s. Il manque de peu d’intégrer l’OSS [5] afin d’organiser des réseaux de résistances en Europe, ce qui constituera selon lui son plus grand regret. Après la guerre, passant assez tranquillement la période du maccarthysme, il dédiera son temps directement, ou le plus souvent indirectement à travers ses apprenti.e.s, à l’organisation de dizaines de communautés diverses aux États-Unis avec plus ou moins de succès jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque en 1972.

À partir de 1940, Alinsky fut l’objet d’un dossier du FBI, d’abord ouvert parce que le Bureau envisageait de l’engager pour des conférences en criminologie, et ensuite alimenté par des lettres de dénonciations et des coupures de presse. Ces lettres sont souvent rédigées par des membres de communautés religieuses (catholiques ou protestantes) dont les organisations locales débattent de la possibilité d’inviter Alinsky à venir organiser leurs quartiers. Ces « invitations » n’étant pas gratuites, aux alentours de $100 000 [6], elles éveillent l’hostilité et suscitent ces lettres de dénonciations. Par ailleurs d’après les compilations du FBI [7], les organisations religieuses locales sont les principales clientes de l’IAF soit pour des formations/conférences d’Alinsky auprès de leurs membres, soit pour l’organisation de communautés. En aout 1967, il fut ajouté à l’index des agitateur.rice.s [8] avant d’en être retiré en février 1970 après la prise en compte d’un rapport d’un.e agent.e du FBI concluant en 1969 que : « Son activité a été essentiellement rhétorique ».

Aujourd’hui, il est parfois présenté comme « a god hating anarchist » par certaines fanges de la droite aux États-Unis et blâmé pour son influence réelle ou supposée sur le parti Démocrate et l’État Fédéral ; en France, il est très largement promu par l’Institut Alinsky, l’Alliance Citoyenne, le mouvement Les Désobéissants, et également dans le champ partisan par Francois Ruffin et la France Insoumise. Globalement, le champ du travail social et la gauche associative et citoyenne ont été pénétrées par ces idées. Cette promotion passe par la réédition de Rules for Radicals et des formations à la « méthode Alinsky ». Ces promoteurs.rice.s, notamment les membres de l’Institut Alinsky, ou Les Désobéissants deviennent comme les premier.ère.s organisateur.rice.s de l’IAF, des permanent.e.s de la radicalité, rémunéré.e.s notamment pour les formations aux militantismes qu’ils réalisent. Le démarchage de la clientèle de ces formations se fait tout simplement par le multipositionnement dans les réseaux militants et dans les collectifs de luttes naissant où sont d’abord proposées des formations pratiques gratuites comme produit d’appel avant la proposition de formations payantes avec tarifs préférentiels pour les personnes en difficultés. Certaines de ses organisations vivent également de formations dispensées pour les membres d’associations, les salariés d’entreprises ou de collectivités territoriales.

Le fond du problème

On notera que ces idées sont introduites en France sous couvert de l’expression de « méthode » et sous la forme d’une liste d’étapes à respecter, sans doute pour rassurer sur la supposée rationalité et efficience des techniques présentées auprès des particulier.ère.s et des associations. Si Rules for Radicals est mentionné, à aucun moment son contenu n’est réellement discuté. Sans doute parce que parler des « théories d’Alinsky » ou de « l’idéologie d’Alinsky » serait sans doute trop ouvrir la porte à une critique sur le fond de cet outillage. Cela est cohérent, lui-même se mettant dans une posture anti-idéologique, du réalisme, du pragmatisme, une rhétorique tellement usée par la droite (française et internationale) qu’elle nous paraît un bien misérable cache sexe pour avancer une idéologie particulière.

Implicitement, Alinsky semble se rattacher à une conception judéo-chrétienne et individualiste libéral de l’être humain où celui-ci serait globalement rationnel, motivé par l’intérêt personnel [9] et des passions égoïstes que l’organisateur.rice professionnel.le doit attiser, manipuler pour une mobilisation réussie. Par ailleurs, son idéologie est fondée sur une foi proclamée dans le peuple et porte vers une société libre et ouverte tendant à plus d’égalité et de justice sans aller vers un égalitarisme qu’il redoute. Se revendiquant d’un idéal démocratique [10], l’idée est que les collectifs mobilisés par des organisateur.rice.s professionnel.le.s doivent travailler à construire des rapports de force en leur faveur par le biais d’action directe non violente afin que leur chef.fe puisse négocier des compromis avec le camp adverse (entreprise, propriétaire immobilier, administration).

Après avoir enchaîné des petites victoires sur la base de compromis, ces collectifs doivent essaimer sur l’ensemble du territoire national pour aboutir à une prise de pouvoir par les urnes [11].

Le rôle des organisateur.trices professionnel.le.s dans cette stratégie est de s’introduire dans les collectifs en luttes, d’y légitimer leur présence, d’identifier des meneur.se.s, de les former et enfin de parvenir à exercer dans l’ombre le pouvoir c’est-à-dire orienter l’action des collectifs dans le sens qu’ils savent bon. Ielles sont censé.e.s quitter les collectifs au bout de quelques années pour en organiser d’autres car « pour être partie prenante de tout ce qui se fait, l’organisateur ne doit être partie prenante de rien en particulier. » [12]. Les chef.fe.s peuvent connaître plusieurs types d’issues, signer un compromis avec la partie antagoniste, intégrer le système de pouvoir en place par la nomination, l’élection ou l’institutionnalisation du collectif de lutte comme interlocuteur officiel des autorités.

Il est fondamental de comprendre qu’Alinsky assume prôner la manipulation pure et simple sans jamais susciter l’analyse collective des rapports de domination, car ceci serait contre-productif et ne provoquerait que le désintérêt et la lassitude des militant.e.s.

La lecture de Rules for Radicals suffirait à rebuter n’importe quel.le anarchiste, mais pour nos voisin.e.s de lutte, de l’outre-gauche ou plus loin, qui seraient séduit.e.s par les disciples d’Alinsky, on ne peut que leur rappeler la saine méfiance nécessaire à l’encontre de celleux qui se sont donné.e.s pour métier de les former à l’action politique. L’existence d’élu.e.s, de chef.fe.s ou de permanent.e.s de la radicalité vivant « de » et « pour » la politique est le premier pas dans la direction contraire à tout idéal démocratique un peu sérieux.

tl ;dr

Pour une analyse plus complète et mieux sourcée, vous pouvez retrouver la brochure « Quelles règles pour les radicaux ? Plongée critique dans Rules for Radicals de Saul Alinsky » éditée par Le Poing, sur les tables de presse du Collectif Alexandre Marius Jacob et peut-être ailleurs, ainsi qu’en ligne :
http://lepoingpresselibertaire.org/


https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=4059


[1Pour emprunter l’expression de Lola Miesseroff.

[2Un équivalent actuel serait probablement le master, bien que sa valeur soit différente dans le contexte historique de l’époque où l’accès aux études universitaires était beaucoup plus restreint pour les classes d’âge concernées.

[3Dont le département de sociologie était à l’époque en pleine effervescence avec beaucoup de travaux de sociologie urbaine et la construction du courant interactionniste symbolique. Alinsky est souvent présenté comme sociologue, toutefois il ne semble pas qu’il en soit diplômé mais peut être a-t-il suivi des cours. Le FBI se pose également la question à un moment sans parvenir à une réponse concluante. Et même sans se focaliser trop sur les titres universitaires, il affiche un certain mépris pour les sociologues et aucune de ses publications ne semble pouvoir se rattacher à de la sociologie.

[4Que l’on traduira ici en « organisateur.trice professionnel.le ».

[5Office of Strategic Services, organisation remplacée par la CIA en 1945.

[6Il faut mesurer ce que cela représente dans les années 50-60 en termes de pouvoir d’achat. On peut multiplier par une valeur comprise entre 6 et 8 pour avoir l’équivalence en pouvoir d’achat actuel.

[7Qui certes peuvent être biaisées.

[8« Rabble-rouser index ».

[9En la matière, il cite explicitement la conception d’Adam Smith de l’intérêt personnel comme référence.

[10En France, l’Institut Alinsky se revendique de la « démocratie d’interpellation ».

[11Le passage par les urnes n’est pas clairement mentionné mais tout semble l’indiquer. Le fait qu’il rejette la violence, le fait qu’il conseille à certain.e.s de ses élèves de se faire élire au sein du Parti Démocrate, son attachement aux formes démocratiques traditionnelles, et le fait qu’une des missions des organisateur.rice.s professionnel.le.s soit de repérer et former des meneurs de communautés…

[12P. 134 du Manuel de l’animateur social, où Alinsky utilise une citation de lui-même extraite de son premier ouvrage Reveille for Radicals.





Autres 
  • Anarlivres : site bibliographique des ouvrages anarchistes ou sur l'anarchisme en français
  • Cgécaf : Catalogue général des éditions et collections anarchistes francophones