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Éducation nationale

Les Enseignants en lutte

Le jeudi 23 mars 1989.

Des instituteurs et des pr-fesseurs étaient en grève la semaine dernière à l’appel de leurs coordinations nationales. Décidée le 4 mars (cf. Le Monde libertaire n° 743), la grève a démarré le lundi 13 mars et a été reconduite régionalement les jours suivants, en fonction de la mobilisation.

Si la situation n’était pas tout à fait mûre (mais l’aurait-elle jamais été ?), la coordination espérait un effet « boule de neige ». Malheureusement, les médias — oscillant sans cesse entre le silence et la désinformation [1] — n’ont pas joué le rôle escompté. Quant aux organisations syndicales, elles n’ont pas hésité à casser purement et simplement le mouvement, le SNES [2] allant même jusqu’à mettre en doute le caractère consensuel de la décision (précisons à ce propos que si la grève reconductible avait recueilli 17 pour et 16 contre, il s’agissait d’un vote sur la date et non sur le principe de la grève !). Enfin, dans les départements où n’avait pu être déposé aucun préavis de grève syndical, le mouvement a été jugé « illégal » par certains IDEN. Dans le Nord, plusieurs instituteurs se sont vus ainsi convoqués chez leur inspecteur pour « faute professionnelle ». Le contexte électoral (d’où les appels au calme du ministère) et la solidarité des « coordonnés » ont certes évité le pire, mais cet « élément d’insécurité » n’était guère favorable à l’émergence d’un mouvement de masse, notamment dans un milieu timoré habitué aux consignes syndicales (ce phénomène n’est pas valable en région parisienne, où la grève était soutenue par le SGEN-CFDT et la tendance U. et A. de la FEN).

Premier bilan

Malgré tous ces obstacles, force est de constater néanmoins la combativité d’une frange relativement importante du monde enseignant : 1 500 profs et 15 % d’instits en grève sur Paris le mardi 14 mars, plus d’un mois de grève au lycée de Brétigny (dans l’Essonne), etc. Force est de constater, également, qu’une grande partie des personnels aurait été prête à se lancer, si l’information avait été relayée médiatiquement et si le nombre de grévistes était allé en augmentant (attentisme… quand tu nous tiens !). Ceci dit, l’idée de la grève reconductible a pu être expérimentée dans un milieu qui n’y avait pas goûté depuis bien longtemps. Elle fait maintenant son chemin dans la tête des non-grévistes. D’autre part, la grève a permis de toucher de nombreuses écoles, de discuter avec les collègues, de diffuser l’information là où elle n’avait pas encore été diffusée. Des manifestations ont été organisées ici et là afin de sensibiliser l’opinion publique, les élèves, les parents. À Paris, une manifestation a rassemblé 2 500 personnes, et une délégation a été reçue au ministère. À Lille, une opération escargot a été réalisée, et la coordination a fait valoir son point de vue au rectorat.

Enfin, mercredi 15 mars, une banderole est déployée lors du meeting de Rocard à Tourcoing ; intervention pacifique vite réprimée par le service d’ordre « socialiste » qui, avec l’aide de la police, expulse fort peu élégamment les « moutons noirs » de l’enseignement hors de la salle [3]. Pendant ce temps, c’est l’occasion pour Rocard d’en rajouter. Passons sur le « plus considérable proposition budgétaire d’augmentation pour les enseignants qui ait jamais été faite depuis 40 ans »… le refrain est connu. Par contre, relevons quelques nouvelles perles. Pour Rocard, en effet, « nous avons besoin d’enseignants mieux motivés qui croient mieux en leur métier ». Pour lui, également, « l’école, c’est un peu comme la caserne. Il faut donc mieux l’insérer dans les quartiers, dans la ville […]. Cela passe aussi par les jumelages avec des entreprises… ». Est-ce bien la même personne qui, dans l’émission « Génération », affirmait que le « capitalisme ne passerait pas » ? Est-ce bien la même personne qui, il y a encore quelques années, militait au PSU ?

La lutte continue

Aujourd’hui, la lutte des enseignants continue de plus belle. La grève a permis à la coordination de renforcer sa crédibilité et son audience. Elle a également permis de mettre en lumière le manque de perspectives syndicales. À cet égard, le fossé entre la base et les directions syndicales s’approfondit de jour en jour. Actuellement, certains parlent d’un « boycott » des examens. Pourquoi ne pas dépasser en effet l’objectif des 80 % d’une classe d’âge au BAC en accordant 18 sur 20 à toutes les copies ? D’autres proposent la reconduction de la grève après les vacances de Pâques, sous garantie d’une véritable représentativité et selon des modalités permettant de durer [4]. Enfin quel que soit le type d’action envisagé, tous s’accordent sur le fait qu’il reste à construire, le plus rapidement possible, un mouvement de masse associant parents, élèves et enseignants. Un enseignement de qualité pour tous est à ce prix !

Éric Dussart (Gr. Benoît-Broutchoux de Lille)


[1Manipulation de l’extrême gauche par les uns, égoïsme catégoriel pour les autres, consigne de censure comme à la direction de FR3, etc.

[2Syndicat de professeurs membre de la FEN (majorité U. et A., proche du PCF).

[3Rappelons que les militants du PS avaient déjà été bien échaudés par l’appel à un vote-sanction lancé par la coordination locale (représentative des instituteurs à 90 %).

[4Le principe des 4/7e permet notamment, en faisant grève les lundi, jeudi et vendredi, de toucher quatre jours de salaire sur sept.





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