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La technique est-elle toujours porteuse de progrès ?

février 2019.

S’il est devenu de bon ton, aujourd’hui, depuis quelques décennies, de condamner assez régulièrement tout ce qui relève de la technique ou des techniques, cela n’a pas toujours été le cas. Souvent on avance que c’est à cause des bombes nucléaires balancées sur Hiroshima et Nagasaki. Il me semble qu’il faudrait revenir à une position plus positive sur la technique. Pour cela il convient donc de se demander ce qu’elle apporte ou pourrait apporter aux êtres humains, et donc replacer l’humain au centre du débat ce qui éviterait de rejeter la technique tout autant que de ne jurer que par elle, comme si c’était une nécessité absolue.

« classer les objets techniques en plusieurs catégories »

La technique ne peut nous servir que si elle libère les hommes et les femmes de leurs conditions, celles qui les condamnent à assurer leur subsistance, leur survie afin qu’elles se transforment en moyens leur permettant de vivre et non pas survivre, les libérer pour des activités qui leurs permettent d’être des acteurs de la société dans laquelle ils vivent. Ceci veut donc dire qu’il n’y aura de progrès apporté par la technique que si elle émancipe les hommes et les femmes du travail qu’ils sont obligés de faire pour avoir le droit de vivre. Il n’y aura de progrès générés par la technique que si elle n’est pas mortifère. Cela nécessite donc de classer les objets techniques en plusieurs catégories, classement qui ne peut donc qu’être relatif comme tout classement car il se basera sur des considérations premières qui nécessitent d’être clarifiées. Il me faudra donc considérer les objets techniques susceptibles d’être au service des humains de ceux qui non content de ne pas être à leur service seront plutôt mortifères.

Prenons deux exemples emblématiques. Un tracteur est-il un objet technique qui générera un progrès pour les humains et en l’occurrence ici pour les paysans ? Certainement oui car cela permet de réduire la quantité de travail et la fatigue qu’occasionne le travail de la terre ; faut-il encore se poser la question de savoir si les engins actuels répondent à la question. Peut-on en dire autant d’un char d’assaut ? Non, certainement non. Si le premier autorise une agriculture permettant d’émanciper le paysan et de nourrir d’autres humains, le second n’a pour fonction que de tuer et détruire ce qui aura été construit par d’autres humains. La distinction est de taille. Les deux étant animés par un moteur ; le moteur est-il dans l’ absolu un progrès ? Évidemment non, s’il est le résultat pratique de l’application de travaux tirés de la thermodynamique il n’est pas en lui-même essentiellement un progrès. Et lorsque le tracteur est utilisé, dans le cas de notre exemple, nous n’oublierons pas que pour son fonctionnement il est nécessaire de faire appel à la chimie pour la fabrication du carburant. À nouveau va se poser d’autres problèmes : quels progrès pour animer des engins agricoles, mais à quel prix ? Au prix d’une pollution, d’une dégradation de l’environnement et de l’épuisement de ressources pétrolières d’où sont issus les carburants. Donc cela signifie acceptation de cette dégradation et gestion de ces ressources. Ce progrès généré par les techniques de la mécanique et de la combustion doivent nous interroger sur l’utilisation et aussi sur le mode de décision permettant leur utilisation et la gestion des stocks, car ceux-ci n’existeront plus dès lors que tout aura été puisé. Par delà cette gestion et la dégradation de l’environnement se pose alors la problématique du déchet : pas de réalisation d’objets techniques sans déchets. Alors comment les gérer, les recycler ? Peut-on accepter de les enfouir ? Non, il nous faut être inventif. Être inventif veut dire être responsable, c’est-à-dire réfléchir au traitement des déchets dès lors qu’ils sont issus de la fabrication d’objets techniques, l’un ne peut aller sans l’autre contrairement à ce qui se produit aujourd’hui.

« toutefois cette fourche peut aussi servir à tuer un être humain »

Dans un autre classement, je distinguerai donc les objets techniques par destination des objets techniques par accident. Par destination, j’entends un objet technique fabriqué en vue d’une utilisation ou d’une application pour lesquelles il aura été pensé, et pour autant, cela n’empêchera pas son utilisation pour une autre application, ce que j’appellerai par accident. Pour illustrer ce propos prenons encore des exemples. Une fourche est fabriquée par destination, à savoir aider à manipuler du foin, des brindilles, en bref des travaux de jardinage ou d’agriculture ; toutefois cette fourche peut aussi servir à tuer un être humain et donc se transformer en arme par accident mais elle n’a pas été fabriquée pour ça. En va-t-il de même pour les armes ? Je ne le pense pas, elles sont fondamentalement conçues par destination et ne peuvent pas servir par accident à émanciper les humains de leur condition. Si on reprend le char d’assaut, il ne me semble pas qu’il y ait eu dans l’Histoire l’utilisation de char d’assaut pour remplacer des tracteurs, mais peut-être qu’on me contredira. Toujours est-il, même si cela a été le cas peut-on accepter de construire des chars d’assaut en considérant que c’est un progrès pour l’humanité ? Notre réponse, à nous, militants anarchistes, c’est évidemment non.

On aura compris à la lecture de cet article que je ne pense pas que les anarchistes doivent s’affranchir de la technique voire des techniques. Ils ont intérêt à effectivement s’en servir mais en restant responsables, ceci veut dire se poser des questions sur leurs utilités, les déchets engendrés et évidemment de savoir qui doit prendre les décision sur la fabrication et l’utilisation d’objets techniques.

Patrice Schiller


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