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L’intégrale de « Live my Life » d’Emma Goldman enfin parue !

février 2019.

Le « Tout Paris anarchiste » l’espérait, les éditions L’Échappée l’ont fait…

Elle se faisait attendre telle l’Arlésienne, la traduction intégrale de Live my Life. L’autobiographie d’Emma Goldman [1] est enfin sortie. Nous l’avons reçue. Sous une très belle couverture, elle rassemble 1095 pages de souvenirs d’une des grandes féministes, l’anarchie finit par se résoudre à coucher sur le papier en 1928 — lorsqu’après des années d’errance, elle trouva enfin l’endroit et le temps de s’y consacrer entièrement, dans la petite bourgade de Saint-Tropez, un tout petit village de pêcheurs à l’époque. Après trois années de travail — ses documents ayant été confisqués, elle dû pour se faire se fier à sa seule mémoire et à celle de ses amis de lutte ainsi qu’à la correspondance qu’ils voulurent volontiers lui restituer pour la cause — huit éditeurs lui proposent alors d’éditer ses mémoires de révolutionnaire. Début 1931, c’est finalement avec Alfred A. Knopf que le contrat est signé.

À la base, Emma avait voulu conclure son récit par son expulsion des États-Unis, mais sur l’insistance de son éditeur, elle rajoutera les chapitres sur ses deux années passées en Russie soviétique et sa désillusion au sujet des bolchéviques, ainsi que sur ses années de pérégrinations à travers l’Europe à la recherche récurrente de visas. Cependant, à parution, elle apprend furieuse que son éditeur n’a pas respecté le prix convenu à 7,50 € « Un prix abordable pour la classe ouvrière », mais l’a fixé au double… Et de fait, les premières ventes sont décevantes malgré les bonnes critiques de la presse américaine. Cela dit, l’ouvrage circulera très largement de mains en mains. Mais il faudra attendre les années 1960 et le renouveau du féminisme pour qu’il ré-intéresse de nouveau les éditeurs, puis 2018 pour qu’il soit enfin traduit dans son intégralité en français.

Ci-fait ! Emma Goldman débute son récit par son arrivée à New-York, après le massacre d’Haymarket square et la pendaison « pour l’exemple » de cinq des militants anarchistes accusés d’agitation — lors d’une manifestation en faveur de la journée de huit heures à Chicago durant laquelle la police tire sur la foule — et les arrête. Le début de son récit est ponctué de flash-backs sur son enfance et son adolescence et retrace ses premiers contacts avec les anarchistes immigrés tout comme elle aux États-Unis. Leurs espoirs, leurs désillusions et leur engagement plus que jamais motivé pour la défense des prisonniers politiques (après l’épisode d’Haymarket) et de droit commun, pour le droit des immigrés, la promotion des idées et pratiques du mouvement anarchiste ouvrier et radical — (bien qu’Emma finira par rejeter la propagande par le fait « La violence ne relevant pas [pour elle] de la philosophie anarchiste ») —, ou encore la condition des femmes et des homosexuels. Son combat antimilitariste durant la guerre de 14/18 lui vaudra — (ainsi qu’à son compagnon Alexandre “Sacha” Berkman) — une condamnation de deux ans de prison ainsi que leur expulsion des États-Unis.

On suit ensuite les désillusions d’Emma en Russie devant l’autoritarisme du diktat bolchévique et l’écrasement de la révolte des marins de Kronstadt par Léon Trotski. Elle doit alors faire face aux critiques de ses anciens camarades qui l’accusent d’être une contre-révolutionnaire pour ses critiques vis-à-vis du nouveau régime de Lénine. Heureusement, chemin faisant à ses côtés, ce n’est pas sans un immense plaisir que nous retrouvons ses amis fidèles dont son cher Sacha Berkman, l’imposant Johann Most, Pierre Kropotkine, Louise Michel, Rudolf Rocker, Alexandra Kollontaï, John Reed ou encore Jack London, etc. Ses souvenirs sont également l’occasion de faire une immersion dans le monde artistique de l’époque, la musique, le théâtre, la poésie ou la littérature qui sont pour elle « Autant d’expressions de la révolte. » Car Emma Goldman, si elle trouve sa voie dans le militantisme, n’en reste pas moins cette femme amoureuse de la vie qui prononça la célèbre phrase « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution. » Elle peint sans pudeur ses passions amoureuses, ses difficultés, ses contradictions et ses doutes.

Le travail réalisé par les deux traductrices de l’intégrale de ses mémoires, aidées de l’équipe des éditions de l’Échappée a été énorme. Ainsi nous préviennent-ils dans leur avant-propos qu’ils ont dû faire face à de multiples erreurs qui jalonnent l’autobiographie d’Emma, s’étendant sur une cinquantaine d’années dont une vingtaine passées en exil. Ils ont donc pris le parti, après avoir mené des vérifications approfondies de les corriger lorsqu’elles étaient mineures et avaient trait aux dates, noms et prénoms, titres d’ouvrage et lieux dits. Un petit exemple au hasard, lorsqu’Emma Goldman décrit son arrivée à New-York en 1885, elle dépeint la statue de la liberté alors que celle-ci ne fut scellée que fin 1886… On lui pardonne volontiers ces petits défauts de mémoire. Cela dit, l’équipe a en revanche respecté les omissions volontaires d’Emma, comme par exemple l’attentat raté de Lexington Avenue en 1895, sur lequel elle fournit peu de détails. Les traductrices, Jacqueline Reuss et Laure Batier ainsi que l’équipe de l’Échappée, Cédric Biagini et Lionel de La Fouchardière et les correcteurs ont également décidé de garder les références de « race juive » ou « race noire » qui aujourd’hui nous choquent et nous indignent, mais étaient à l’époque des termes courants (Louise Michel et Ernest Girault les utiliseront aussi durant leur tournée de conférences en Algérie en octobre-décembre 1904). Le nazisme et sa théorie de la race supérieure n’apparaissant que dans les années 1930, tandis qu’il faudra attendre la fin de la deuxième Guerre mondiale pour enclencher le processus de décolonisation.

Les traductrices nuancent cependant : « Malgré ses dénonciations du racisme et de l’oppression des noirs, Emma Goldman ne se penchait pas outre mesure sur le terrible héritage de l’esclavage ni sur la nature et le poids du racisme institutionnalisé. Elle critiquait en outre le périmètre réformiste des luttes pour le droit des Noirs et l’égalité, souvent menées dans le cadre de l’Église, des associations d’entraide communautaire, des partis politiques et des élections. »… Emma affirme d’ailleurs en 1909 : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les êtres humains, indépendamment de leur race, de leur couleur de peu ou de leur sexe sont nés avec un droit égal de prendre part au banquet de la vie. » What else ?...

En fin d’ouvrage, on peut trouver une liste d’autres textes à présent traduits en français et disponibles en ligne. Les traductrices de l’intégrale nous conseillent encore de lire ou relire les œuvres de son compagnon Alexandre Berkman comme les Mémoires de prison d’un anarchiste, Le Mythe bolchévique ou La Rébellion de Kronstadt. Mais, pour se remettre dans l’ambiance de l’époque, rien de mieux que de se lancer à corps perdu dans la délectation de ces 1100 pages de pure anarchie…

Patrick Schindler, groupe Botul de la FA

Emma Goldman, « Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions »

https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=3952


[1Emma Goldman Vivre ma vie, une anarchiste au temps des révolutions, traduit de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline Reuss, éd. L’Échappée, 1095 pages, 29,90 € - Disponible à la Librairie Publico 145 rue Amelot 75011 Paris.





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