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Louis Lecoin, libertaire et pacifiste

Le jeudi 8 avril 1999.

Aussi mon refus de me laisser militariser doit être interprété non pas comme l’acte honorable d’un disciple de Tolstoi ; mais comme celui d’un anarchiste qui, n’ayant pu œuvrer autrement selon la logique de ses convictions, souffre de son impuissance à enrayer les fléaux qui l’émeuvent et l’indignent.
Extrait de « Louis Lecoin au Tribunal militaire en 1917 » (Publié dans La Rue, revue culturelle et d’expression anarchiste n° 11, 3e trimestre 1971, éditée par le groupe libertaire Louise Michel).



Il est utile de rappeler à ceux qui les ont vécus ou de les faire connaître à ceux qui n’apprennent les événements qui ont eu lieu à une période donnée ; leurs causes et les acteurs qui ont influencé le cours de ces événements ou qui les ont influencé le cours de ces événements ou qui les ont déclenchés. Louis Lecoin a été le moteur de mémorables actions pour sauver Sacco et Vanzetti de la mort, pour faire libérer Ascaso, Durruti et Jover ; pour que Makhno ne soit pas expulsé. Animateur du Comité pour l’Espagne libre en 1936 ; il devint avec Nicolas Faucier responsable de la SIA (Solidarité internationale antifasciste) lorsque cette organisation remplaça le Comité pour l’Espagne libre.

En 1939, il édite le tract « Paix immédiate » à 100 000 exemplaires. Toutes ces actions lui coûteront douze années de prison.

Il a été admis au Syndicat des correcteurs, affilié à la Fédération française des travailleurs du livre CGT, en 1928 ; il fut membre du comité syndical en 1932, délégué du syndicat au congrès confédéraux en 1931, 1933, 1935. Il fit partie, après la scission syndicale, de la commission administrative de la CGTU.

De 1948 à 1954 il dirigea la revue Défense de l’homme qu’il avait fondée, et, en 1956, il entama le combat pour l’obtention d’un statut reconnaissant l’obtention de conscience. Il ne peut se mettre d’accord avec la Fédération anarchiste pour que Le Monde libertaire, qu’il avait aidé à devenir hebdomadaire, participe à la lutte pour les objecteurs, il fonde, début 1958, son propre hebdo : Liberté, qui sera le fer de lance de sa campagne.

Presque tous les objecteurs de conscience alors emprisonnés étaient des Témoins de Jehovah, ce qui faisait grincer les dents de plus d’un compagnon ! Lecoin répondit aux critiques dans le numéro 7 de Liberté, daté du 28 février 1958 : « Entre des chrétiens sincères et des anarchistes, la différence, au fond, est-elle si importante ? Elle est plus insignifiante qu’on se l’imagine, elle n’existe même plus pour ainsi dire entre un athée et un croyant tous deux objecteurs de conscience, car allez donc — dans des temps où la paix est troublée — les différencier lorsqu’ils communient dans la même haine de la guerre. Voilà pourquoi, moi anticlérical farouche, moi vieil anarchiste impénitent, j’ai pris l’initiative de cette campagne pour les objecteurs avec le même enthousiasme que s’il se fut agi de défendre des membres de ma famille philosophique. Et les quelques lecteurs qui me reprochent la tolérance qui me permit de rassembler dans notre Comité de patronage des irréligieux et de religieux ont tort. »

La question est débattue aussi dans le Monde libertaire : il y a les pour et les contre. Mais, en juin 1962, lorsque Lecoin entame à soixante-quatorze ans sa grève de la faim pour obtenir le vote du statut, la Fédération anarchiste lui apporte son soutien. De son côté, Lecoin préside le meeting qui se tient après le plastiquage par l’OAS du local de la Fédération, rue Ternaux. Il déclare : « la famille anarchiste n’est pas si nombreuse que nous puissions la laisser décimer, mutiler, et ce soir nous avons le devoir de prendre entre nous un engagement formel : celui d’être étroitement solidaire les uns des autres. » Liberté envoie une important somme d’argent pour la reconstruction de la librairie.

Plusieurs membres de la Fédération anarchiste participent, aux côtés de Lecoin, à la grève de la faim qu’il avait entreprise, dangereuse pour un homme de son âge ; il est probable que la détérioration de son état de santé qui s’ensuivit fut causé par cette action difficile. Maurice Joyeux écrit dans le Monde libertaire numéro 62 de juillet-août-septembre 1962 : « Notre vieux camarade se remet doucement de son épreuve qu’on veut souhaiter la dernière. Je n’ai pas toujours été d’accord avec Lecoin, j’en suis plus à l’aise pour dire simplement que sa personnalité, son courage, sa bonté, mais surtout son ardeur dans la lutte dominent trois générations de militants libertaires. Lecoin est le résultat d’une étonnante réussite de la nature qui permet à un cœur qui aura éternellement vingt ans de battre dans une carcasse usée par soixante ans de lutte. Lecoin a réussi ! Qui donc a pré -tendu que le courage ne payait pas ? ».

Louis Lecoin avait réussi, en effet. Après bien des atermoiements, des perfidies des hommes politiques, après la menace de Lecoin de reprendre sa grève de la faim si le statut n’était pas enfin voté, le Journal officiel de la République française publiait dans son numéro 11456 du 22 décembre 1963 la loi numéro 63 du 21 décembre 1963 « relative à certaines modalités d’accomplissement des obligations imposées par la loi sur le recrutement ». Plus simplement dit : le statut de l’objection de conscience. Imparfait, certes, mais amendable, et qui le fut.

Alors que « nul n’est censé ignorer la loi », celle-ci était interdite de diffusion. Ce sont les anarchistes qui se chargèrent, les premiers, de la faire connaître. Ainsi, une feuille intitulée Fais pas le zouave, « journal antimilitariste unique et gratuit, à distribuer, à commenter, à afficher », publiée par le groupe Kropotkine de la Fédération anarchiste, donnait les douze articles de la loi d’État. Dans un encadré, le journal disait : « Des anar distribuant un texte de loi, c’est rigolo ! Mais c’est le statut des objecteurs de conscience. La loi anti-loi militaire… »

Dans un autre encadré intitulé : « 500 ans avant J-C, 2500 ans avant Mao », un beau poème :

Les yeux des enfants sont comme une pluie d’or, dans leurs mains s’échauffe la coupe de vin. Je veux m’étendre sous les arbres pour dormir et ne plus jamais être soldat.

Le Soldat fatigué, chant populaire chinois de Schi-King.

Puissent tous les soldat être à jamais fatigués ! À rapprocher de la déclaration de Mao Zi Dong, rapportée par Lecoin dans son livre Le Cours d’une vie : « Les peuples ne doivent pas être effrayés si leur population décroît au cours des guerres de libération, car, par la suite, ils bénéficieront de périodes pacifiques au cours desquelles ils pour-ront se multiplier. »

Pas de quoi s’effrayer qu’il dit ! Napoléon aussi aurait déclaré après une terrible bataille (Austerlitz, Iena ?) au cours de laquelle un nombre énorme de combattants avaient été tués : « Une nuit de Paris réparera tout ça ». Ce ne sont peut-être pas les paroles exactes, mais c’est bien l’esprit — si l’on peut dire ! — de sa déclaration.

Les tueurs en série, dictateurs ou autres chefs de gouvernement, n’ont jamais manqué, hélas ! Il y en a toujours autant. Regardez les images de ces pauvres pays africains qu’on nous montre à la télévision. Les civils, affamés, sont décharnés, fuient les combats et parcourent des centaines de kilomètres à pied dans les pires conditions. Le plus terrible, ce sont les enfants. Images insoutenables. Et les soldats ? Eux sont biens gras, bien équipés, martiaux en diable ! Il n’y a qu’une réforme possible des armées, a écrit le pacifiste Émile Véran, c’est de l’exempter de service pour incapacité majeure de service national de sauvegarde. Anatole France a écrit quelque part : « L’armée, c’est l’école du crime. »

Constat : « C’est toujours le peuple qui est au bout du fusil » titrait Fais pas le zouave dans le numéro précité. Dans les milieux libertaires, le fait même qu’un statut ait été voté a suscité des critiques. Dans le numéro 93 du Monde libertaire, Maurice Joyeux, dans un article intitulé « Un homme seul : Louis Lecoin », écrit : « Mais il est incontestable que le statut va offrir un débouché à tous ceux des nôtres qui, partis à contrecœur, ont traîné des années dans les bagnes militaires, aux mutilés volontaires, à ceux qui, à l’étranger, n’ayant pas le soutien prodigieux qu’offre la foi en la révolution sociale, ont végété toute leur vie, loin des êtres chers, loin du milieu d’élection et qui terminent leur existence désaxés, aigris, avec la conviction d’avoir gâché leur vie. Pour ceux-là, le statut sera la solution d’attente et vu sous cet angle, il sert indirectement le mouvement ouvrier et en particulier le mouvement syndical décapité par l’exode d’une jeunesse perdue pour les luttes ouvrières. »

Pour la petite histoire, je dirais ceci, parce que j’ai été, je suis encore flatté (au diable la modestie !) : un jour, alors que j’étais à notre librairie, rue Ternaux, je reçus la visite de Louis Lecoin. Il venait me proposer de venir travailler avec lui à l’administration de Liberté. J’étais heureux qu’un militant de cette envergure me choisît pour le seconder ! Mais, administrateur permanent du Monde libertaire, je ne pensais pas pouvoir abandonner mes fonctions et, je dois le dire, mes préférences m’incitaient à militer à la Fédération anarchiste…

Le 23 juin 1971, Louis Lecoin s’éteint. Il est incinéré au columbarium du Père-Lachaise, le 29 juin. Cinq cents personnes sont présentes. Des anarchistes, bien sûr, mais aussi des syndicalistes, des Citoyens du monde, des pacifistes, des écrivains tel Bernard Clavel, Georges Navel, des journalistes du Canard enchaîné, des acteurs tels Simone Signoret, Yves Montand.

Conformément à la volonté de Louis Lecoin, Liberté cesse sa parution. Ces amis publieront Le Réfractaire, dans lequel May Picqueray eut un rôle important. Mais la continuité de Liberté dut, selon le vœu de Lecoin, dévolu à l’Union pacifiste, notamment en ce qui concerne la campagne pour un désarmement unilatéral.

Dès que fut voté le statut de l’objection de conscience, Lecoin relança le Comité pour l’Espagne libre et poursuivit la défense d’anarchistes persécutés.

Lorsque Daniel Cohn-Bendit fut interdit de séjour en mai 1968, Lecoin écrivit un article au vitriol contre Christian Fouchet, dont le titre « Un mot à un salopard » annonçait la couleur ! Il le terminait ainsi : « Bas les pattes, Monsieur le ministre de l’Intérieur, devant mes camarades. Je n’ai pas reçu de mandat de les défendre, ils n’ont d’ailleurs besoin de personne. Mais j’appartiens à leur maison, je suis des leurs depuis plus de soixante années, ce qui me donne le droit de vous crier, Monsieur Fouchet, que vous êtes un fieffé menteur, un vil calomniateur et que… les anarchistes vous emmerdent » (Liberté, juin 1968).

Quand on pense que notre Monde libertaire a subi trois procès en peu de temps pour des articles qui, comparés à celui-ci passeraient pour être écrits à l’eau de rose, on en reste pantois !

Louis Lecoin, un sacré bonhomme…

André Devriendt





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