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Gérard Mélinand est mort

Le vendredi 28 juillet 2000.

Chers camarades,

Parler de notre camarade Gérard Mélinand, c’est tout d’abord évoquer ce jeune, ce très jeune mouvement libertaire issu de la grève générale et des journées de mai et juin 1968.

Durant ces semaines et ces mois, quelques centaines, peut-être quelques milliers de jeunes gens des deux sexes choisirent de continuer la lutte dans le camp libertaire. Ce choix fut conscient et lucide, difficile aussi. L’air du temps n’était guère favorable à l’anarchisme, et si la révolte de Mai avait été à maints égards libertaire, ce qui en sortait ne l’était guère…

Les expériences passées du mouvement ouvrier, de l’Internationale à la révolution espagnole, en passant par le syndicalisme révolutionnaire, avaient été gommées de l’histoire, rejetées à sa marge.

Triomphaient alors les diverses écoles du marxisme et du léninisme. Beaucoup de ceux qui se révoltaient en ces années-là croyaient encore au communisme d’État et aux partis qui s’en réclamaient. Et le communisme stalinien, même ébranlé par la contestation, dominait encore les consciences ouvrières.

Pour le jeune mouvement libertaire d’alors, tout ou presque était à reconstruire et à redécouvrir, tant la mémoire des luttes passées que les formes d’organisation qu’il fallait de nouveau inventer.

À peine sorti de l’adolescence, Gérard se lança dans cette aventure en adhérant à l’ORA, l’Organisation révolutionnaire anarchiste : le groupe libertaire le plus jeune de cette période et un des plus activistes ; dès lors son destin personnel, pour quelques années, se confondit avec cette organisation.

Ceux qui ont connu Gérard dès cet instant estiment que cet engagement a constitué la réponse à ces questionnements sur l’histoire, le monde et le genre humain. C’est l’esprit de libre examen et la curiosité intellectuelle qui amenèrent le lycéen Gérard Mélinand au communisme libertaire, autant que le refus des injustices et des inégalités sociales. Un de ses condisciples se souvient encore de la polémique qu’il soutint, à peine sorti de l’enfance, contre l’aumônier du lycée Arago à propos de son interprétation des Évangiles ! Qu’aurait pensé alors cet honnête ecclésiastique si on l’avait averti que l’esprit critique de ce tout jeune homme qui contestait son magistère l’amènerait bientôt à l’anarchisme et à l’athéisme… Cet esprit d’analyse, ainsi qu’une grande intelligence des situations, Gérard l’a apportée au mouvement libertaire, qui ne sut pas toujours l’apprécier à sa juste valeur.

On peut affirmer, en tout cas, que la renaissance de ce mouvement libertaire, la réapparition sur la scène politique d’un anarchisme social militant, date de ces années-là. C’est durant cette décennie que se constituèrent, par le débat et la controverse, ainsi que la confrontation avec la réalité, les noyaux militants les plus importants, ceux qui allaient structurer le mouvement jusqu’à aujourd’hui.

Dans l’action militante, Gérard, avec ses camarades, se jeta à corps perdu. Propagande par la parole et par l’écrit, soutiens et participations aux luttes ouvrières, affrontements avec la police et les services d’ordre divers qui entendaient interdire la rue aux anarchistes, controverses politiques étaient le lot quasi quotidien des groupes libertaires et anarchosyndicalistes. Et de grandes luttes, la grève des banques, celle des PTT, celle du Parisien libéré, l’appui apporté à Lip ainsi que l’organisation d’opposition dans les syndicats représentatifs, la solidarité avec l’anarchosyndicalisme espagnol et le mouvement révolutionnaire italien ponctuèrent ces années. Sans oublier les polémiques théoriques, sur le syndicalisme et l’antisyndicalisme, la plate-forme d’Archinov, la lutte armée… Je me souviens encore de terribles disputes, avec Gérard et d’autres, à propos d’un tout nouveau concept politique, oublié depuis, de « dictature antiautoritaire du prolétariat »…

C’est au cours de ces années, enfin, que Gérard rencontra ce qui allait, à côté de l’activisme libertaire, orienter sa vie tout entière, à savoir les imprimeries militantes au service du mouvement social. Il prit dans ce secteur un rôle toujours plus important, jusqu’à la constitution de l’imprimerie Expression… [Expressions]

Chacun d’entre nous connaît la suite de l’histoire : l’éparpillement du gauchisme ; le retour en force de la social-démocratie ; le triste spectacle de nombre de soixante-huitards plus ou moins dirigeants ou célèbres virant dans le n’importe quoi, à condition que ce fût juteux : la politique politicienne, le journalisme branché, l’expertise au service du patronat.

Il serait bien fastidieux de relater par le menu la résistance que nous tentâmes d’opposer, pendant toutes ces années, à l’offensive patronale et libérale. Dira-t-on plus tard que, pendant cette période, notre mouvement libertaire s’est peu à peu enraciné ? Nous sommes quelques-uns à le penser.

Avant de conclure, camarades, je souhaiterais porter témoignage sur le dernier engagement de Gérard, qui démontre encore une fois, me semble-t-il, sa clairvoyance politique. « La disparition de l’Union soviétique, nous répétait sans cesse Gérard, l’instauration en
Chine populaire du supposé socialisme de marché et l’affaissement conséquent du marxisme-léninisme règle, quasi définitivement, la grande controverse du mouvement socialiste : le socialisme d’État est mort. Ne demeurent aujourd’hui, en tant qu’idée, en tant que doctrine politique et sociale d’émancipation, face aux diverses versions du libéralisme, que le communisme libertaire ou l’anarchisme…

 » En outre, partout pour ce que nous en savons, continuait-il, dans tous les pays développés grandit l’aspiration à la liberté, à la démocratie directe, à l’autogestion ; nos contemporains veulent toujours plus contrôler leur propre vie.

« Nous, les libertaires, concluait-il, nous devons comprendre cette nouvelle réalité et nous adapter à cet air du temps qui nous est favorable. Nous devons perdre nos réflexes de minoritaires ; l’heure est à l’audace et à la constitution de mouvements de masse, ouvert et sans sectarisme… »

C’est dans cet esprit qu’il avait décidé de soutenir, de toutes ses forces et avec son ardeur habituelle, la Confédération nationale du travail, en laquelle il voyait l’embryon de ce grand mouvement anarchosyndicaliste qui pourrait, peut-être, lorsque les temps seront venus, faire trembler le capitalisme et l’État, à l’image de nos camarades d’Espagne il y a deux générations.

C’est une mort prématurée et cruelle qui nous a enlevé Gérard, qui savait aussi être un ami attentionné et fidèle.

Nous devons, me semble-t-il, nous souvenir que sa vie tout entière fut consacrée au développement du mouvement libertaire et à la préparation de la révolution sociale — elle illustre la parole célèbre qui affirme que le communisme libertaire est, pour un être humain, le seul but pour lequel il vaille de faire une effort.

Salut fraternel à Gérard Mélinand avec qui nous avons partagé tant de luttes et d’espoir ; notre affectueuse amitié à sa compagne ; elle sait que nous partageons sa peine ; nos condoléances attristées à sa famille.

Qu’aurait dit Gérard en de telles circonstances ?

La lutte continue, sans doute ?

Écoutons-le par-delà la tombe…

Jacques Toublet





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