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Au regard de la scientologie

Sectes

l’heure de la contre-attaque
Le jeudi 18 avril 1991.

Le samedi 2 février 1991, dans son magazine, Radio-Campus (91.4), qui émet du campus de Villeneuve-d’Ascq, depuis bientôt 22 ans, recevait la présidente-fondatrice de l’ADFI, Lydwyne Ovigneur, et Michel, qui fut membre pendant deux ans de l’Église de Scientologie. Depuis plus de quinze ans, l’ADFI s’occupe de la défense de l’individu et de son entourage contre les sectes.



Radio-Campus : Lydwine Ovigneur, pourquoi avoir créé cette association ?
Lydwine : Je l’ai fondée en 1975 avec Mme Delplancke, pour ce qui concerne l’association de la région lilloise. En 1974, ma nièce était entrée chez Moon ; je l’ai vue se dépersonnaliser peu à peu. J’ai donc créé une association de défense contre la secte Moon. Nous avons très vite reçu beaucoup de demandes concernant d’autres organisations sectaires ou totalitaires. De plus mon travail à la DDASS en milieu ouvert m’a permis de constater que le cas de ma nièce était loin d’être isolé, ce qui peut expliquer mon action présente.

RC : Qu’est-ce que votre association ?
Lydwine : C’est avant tout un centre d’accueil pour les familles et les personnes voulant se renseigner. Nous avons une documentation riche de 15 ans d’expérience, de témoignages vécus, de documents internes aux sectes.

RC : Quelle population est touchée par les sectes ?
Lydwine : Elles touchent toutes les classes sociales et tous les âges, avec un public différent suivant les organisations. Moon et la Nouvelle Acropole touchent plus des étudiants, avec maintenant les Témoins de Jéhovah qui jusqu’alors se limitaient aux milieux populaires. On trouve des quinquagénaires chez les raéliens.

La course au fric

RC : Comment entre-t-on dans une secte ?
Lydwine : Elle se présente toujours sous un aspect très séducteur. Vous vous posez des questions, vous avez des aspirations, en un mot vous êtes curieux. Vous constituerez une proie de choix pour la secte.

RC : Michel, tu as donc passé deux ans au sein de l’Église de Scientologie. Quels attraits possède-t-elle ?
Michel : La Scientologie a différents attraits. Ce peut être une recherche spirituelle et métaphysique. C’est aussi un reflet scientifique avec une technique, la dianétique qui somme toute, fonctionne bien. Ça peut être aussi une recherche de connaissance de soi : on vous propose des tests de personnalité redoutables qui vous mettent face à vos problèmes. Le scientologue aura évidemment la réponse à ces problèmes qu’il appelle la « ruine » de la personne (la Scientologie, comme la plupart des sectes, possède un vocabulaire très particulier). Effectivement, j’ai acheté le bouquin de « dianétique » dans un supermarché. J’ai une formation scientifique de base. Ça m’a plu, je me suis renseigné dans un centre de dianétique. À partir de là… La dianétique est un excellent moyen de séduction qui permet d’attirer à la Scientologie même des gens sans problème, simplement curieux.

RC : Première phase, séduire. Et ensuite ?
Lydwine : L’individu obtient une réponse à son problème ou sa question. Il en vit donc mieux. L’entourage le ressent aussi. Alors la secte joue sur la confiance et créé une dépendance. Elle sape tout esprit critique, elle nie tout libre-arbitre et fait s’écrouler tout système de défense. On coupe ensuite l’individu de son passé, on détruit ses liens affectifs et son identité. Par exemple en Scientologie, comme partout. il faut beaucoup d’argent. On s’endette donc auprès de ses amis sans pouvoir jamais les rembourser. Quel meilleur moyen de se couper d’eux ?
Michel : Plus on avance, plus ça coûte cher. Par exemple, pour en arriver au niveau « auti 8 » (en gros pouvoir sortir de son corps et faire des choses fantastiques), il faut un million de francs, alors que les premiers cours de dianétique sont à moins de 100 francs de l’heure, soit trois fois moins chers et aussi efficaces qu’une psychanalyse. On te demande d’abord d’adhérer à des choses simples et pas chères, comme la dianétique qui, comme technique, fonctionne honnêtement. Un cours d’éthique à 500 francs pour savoir où tu en es. Et ça continue, de plus en plus cher, des week-ends, des cours, du matériel… Le piège est de donner son accord sur des choses simples, et qui le refuserait ?
Lydwine : On a reçu récemment témoignage d’un jeune homme qui après un mois de dianétique avait déjà retiré 12 000 francs de son livret d’épargne, d’une femme qui après quatre mois en était à 40 000 francs !
Michel : Le premier gros truc, c’est la « réparation de vie » : deux week-ends durant lesquels tu dois résoudre un gros problème : 20 000 francs, et encore c’est un prix promotionnel, parce que tu es toujours quelqu’un de bien à qui on fait des faveurs (20 000 francs au lieu de 34 000 francs ! L’affaire !).
Lydwine : Quand tu prends un cours, avant de l’avoir fini, on t’amène à en prendre un autre encore plus formidable !
Michel : Tes moyens financiers, on les connaît dès les premiers questionnaires et entretiens. On te demandera donc plus ou moins d’argent. Tu rentreras même si tu es chômeur. Tu travailleras à sauver la planète (10 heures par jour, et à raison de 200 francs par semaine, et ceci sans couverture sociale), dans une équipe pour le moins dynamique, tu seras « cadre » et tu auras des cours gratuits (vu les prix, c’est intéressant).
Lydwine : Je reçois chez moi au moins une fois par mois ce test de personnalité. Il faut savoir qu’il est dangereux.
Michel : Tu le remplis, tu vas le rendre. On te propose un bouquin auquel dans l’ensemble tu accrocheras. Si on a trouvé ton problème, on te propose un cours. généralement, tu ne ressors pas d’un entretien sans avoir fait un chèque. On était formé à faire ça. C’est d’ailleurs pour ça que je fais du commercial maintenant. J’arrivais à soutirer un chèque de 20 000 francs à un mec en moins d’une demi-heure

RC : À part l’argent, quel autre moyen de couper l’adepte du monde ?
Lydwine : On pousse la personne à avoir un langage différent des autres, de manière à rendre impossible la communication. On en parlait pour la Scientologie :
à la fin du livre de Ron Hubbard sur la dianétique se trouve un dictionnaire qu’il faut connaître par cœur.Ça permet ensuite de programmer littéralement les individus, en jouant sur ses émotions, et d’en faire de nouveaux esclaves.

RC : Qu’est-ce-que le Celebrity Center ?
Michel : La Scientologie doit toucher les gens de toutes les manières possibles. Il y a des structures spéciales pour les enfants, les cadres dans les entreprises, des !ivres, des tests. Le Celebrity Center entre dans ce cadre-là. C’est un peu le côté salon de la Scientologie. Il est fait pour recevoir et former des gens de très haut niveau, des artistes (Julia Miguenez, Xavier Deluc…),

La Scientologie en France

RC : À quoi t’exposes-tu en témoignant ainsi, vis-à-vis de ces amis que tu avais dans la Scientologie ?
Michel : Pour eux, je suis coupable de haute trahison. Dans le bouquin de Hubbard, quelqu’un qui dénigre publiquement l’organisation est passible de tout : mensonges, rumeurs, calomnies, jusqu’aux représailles physiques. Vous êtes « personne suppressive ». Cette idée, il y a un an, m’aurait rendu malade.
Lydwine : Dans toutes les sectes, à l’inverse de la séduction, il y a la menace d’exclusion, d’excommunication. Il faut lire à ce sujet le livre de Julia D’Arcondo, Voyage au centre d’une secte.
Michel : Le bouquin est introuvable suite à des pressions de la Scientologie sur l’éditeur. Ça se passe en 1991, en France !

RC : Qu’est-ce que représente la Scientologie en France ?
Lydwine : Environ une douzaine de centres.
Michel : Au centre de Lille, en deux ans et demi. d’existence, il y a environ 300 dossier de gens qui ont au moins pris un cours. Le fichier est d’ailleurs assez fantastique. Il ont même un service de renseignements. Aux États-Unis, ils ont même réussi à prendre des papiers dans le bureau du FBI.

RC : Est-ce-que rentrer dans une secte c’est le contraire d’un idéal ?
Michel : Non. c’est un idéal, mais frelaté, détourné, utilisé.
Lydwine : Les spiritualités orientales, elles existent. Elles se basent sur des textes sacrés. les Vedas, par exemple. Mais elles sont détournées par de faux gouroux qui ont falsifié ces textes. C’est le cas de Krishna, Matadji, Mahikari, Maharadji… Tous ces textes ont été détournés pour satisfaire la volonté de puissance du gourou, pour légitimer son pouvoir.

RC : On ne voit plus beaucoup toutes ces sectes. D’où cela vient-il ?
Lydwine : Pour Krishna, il y a un problème particulier : il y a quelques années leur dirigeant en France s’est enfui avec la caisse. Ils s’en sont trouvés complètement désorganisés. Ils commencent seulement à s’en relever. Mais il y a un phénomène plus général. En 1980, il y a eu le suicide collectif de Guyana : 1 000 personnes tuées, et pas toutes de leurs propres mains. Les gouvernements ont commencé alors à s’inquiéter du problème. Les sectes ont changé d’attitude. Alors qu’elles avaient tendance à se marginaliser par les vêtements et le mode de vie, elles sont rentrées dans la norme. Plus de robe orange et de crâne rasé pour les Krishnas, disparition de la vie communautaire, rapprochement de la famille chez Moon. Maintenant. le chef de Moon-France est au Parlement européen (Pierre Ceyrac, candidat FN à la Mairie de Lille en 1988).

RC : Donc, les sectes réussissent à se donner une image respectable.
Lydwine : Bien sûr, elles le recherchent. Ça fait partie de la séduction.

RC : Vous éditez une revue ?
Lydwine : Oui, le Bulletin pour l’étude des sectes, Bulles, qu’on peut se procu-rer par abonnement. Les deux prochains numéros traiteront des sectes pseudo-catholiques.

Comment sort-on d’une secte ?

RC : Comment ressort-on d’une secte ?
Michel : Généralement sans un sou et sans un copain. À cela s’ajoute la désillusion de s’être rendu compte qu’on s’est laissé avoir. Désillusion à la hauteur de l’illusion. Moi, j’ai pu m’en sortir avec ma femme, puisqu’on y était tous les deux. La Scientologie avait commencé d’essayer de nous séparer quand je n’ai plus été quelqu’un de sûr. Mais on s’en est tiré sans gros dommages, mis à part les problèmes financiers.
Lydwine : Mais il faut aider les personnes à se réinsérer. D’où l’importance d’associations d’anciens membres de sectes comme l’AIETJ, une association d’anciens Témoins de Jéhovah. Ces gens parlent le même langage. D’ailleurs des associations comme la nôtre gênent pas mal de monde. Pour toutes les sectes, nous sommes le grand Satan. La Scientologie nous accuse d’avoir été créées par la CIA et d’être aux mains des psychiatres. C’est ce dont on parlait tout à l’heure : il faut détruire l’ennemi de l’organisation par le mensonge, la calomnie.

RC : Quels moyens a-t-on d’attaquer une secte en justice ?
Lydwine : Il n’y a pas de loi relative aux sectes et aux religions (la France est une république laïque). Il y a le droit commun sur l’escroquerie, les lois sur le droit du travail. Parfois, on se fait attaquer en diffamation. Alors là, on en profite. On déballe nos documents, les écrits des gourous eux-même. Par exemple, la Nouvelle Acropole (organisation qui tient plus d’un parti politique à la droite d’Hitler, mais dont les méthodes sont celles d’une secte), on ressort le livre de Livraga, dans lequel il parle de faire le Surhomme… Livraga, est un Allemand qu’on a retrouvé en Amérique du Sud après la Seconde Guerre mondiale.
Il ne faut pas avoir peur d’attaquer les sectes en justice : elles détestent les vagues. Il est parfaitement possible de récupérer ce dont vous avez été escroqué. Attaquez-les pour les infractions au droit du travail.

[Radio-Campus reçoit alors un coup de téléphone de Nathalie Pichala, responsable du centre de dianétique de Lille. Elle demande un droit de réponse pour les attaques dont la Scientologie est l’objet, ce qui fut aussitôt accepté. Elle intervint donc à l’antenne. Mais cela ne lui a pas convenu, elle aurait voulu avoir une émission dans un magazine, style « émission culturelle » sur la Scientologie. Lui est alors proposé un débat avec l’ADFI pour lequel elle refuse de s’engager. Elle conclut son intervention téléphonique en invoquant la liberté d’expression (!) Radio-Campus recevra plusieurs coups de fil de sa part pour organiser cette fameuse émission.]

RC : Votre association pose des problèmes à ces sectes. Elles ne veulent pas d’un débat ?
Michel : Nathalie, que je connais bien, ne peut s’engager seule. Elle doit respecter toute une hiérarchie. Peut-être qu’ils accepteraient, mais pour quel débat ? Lydwine : Dernièrement, un journaliste de FR3 est venu nous voir. Nous avons ouvert tous nos dossiers devant lui et répondu à ses questions. Il s’est ensuite rendu à la Scientologie où on lui a répondu qu’on ne recevait pas les journalistes. Le lendemain, on lui adressait un dossier nous concernant. Il nous l’a amené en disant qu’il ne pouvait tenir compte de ce dossier qui visiblement n’était que calomnies complètement invérifiables.

RC : Est-ce-que vous essayez de toucher la jeunesse ?
Lydwine : Nous faisons des conférences dans les lycées, les grandes écoles. Jusqu’à présent, nous n’avons pas été invités dans les lycées publics sous prétexte que les sectes sont considérées comme des religions et qu’on ne parle pas de religion.

RC : Quelles sont vos prochaines activités ?
Lydwine : Des conférences, le prochain numéro de Bulles. Nous assurons une permanence tous les lundis et jeudis après-midi dans notre local. au 19, place Sébastopol, à Lille. Nous avons également un répondeur, le 20.57.26.77.

Transcription Bertrand Dekoninck (groupe Humeurs noirs : Lille)


N.B. : le groupe Humeurs Noires anime une émission tous les samedis soir de 19 h à 20 h sur Radio-Campus.





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