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Suisse

L’Espace économique européen

c’est non !
Le jeudi 17 décembre 1992.

Ce fut sans nul doute la campagne la plus antidémocratique de mémoire d’Helvète. L’establishment politico-industrialo-syndicalo-médiatico-financier n’a pas ménagé ses sous, et encore moins les bourrages de crâne, le chantage à l’emploi et les menaces d’une catastrophe inévitable en cas de refus pour essayer de convaincre le peuple à accepter l’adhésion à l’Espace économique européen. Il est important de relever à ce sujet que la cassure entre pro- et anti-EEE n’a pas suivi la ligne de démarcation classique entre la gauche et la droite. Un grand parti de droite, d’ailleurs représenté au Conseil fédéral, a préconisé le oui ; le Parti écologiste suisse, plus souvent du côté de la gauche lors de votations ou d’élections, a officiellement opté pour le non, alors que le Parti du travail, incapable d’obtenir la majorité des deux tiers au sein de son comité central, a laissé ses sections cantonales libres de se déterminer en fonction des sensibilités locales. Tous les autres partis, ainsi que l’Union syndicale suisse, dans une belle alliance contre nature avec les organisations patronales, ont moins vanté les mérites de cette construction mercantiliste, projet purement capitaliste qu’est l’EEE, qu’esquissé des lendemains d’apocalypse en cas de rejet.

Or, hier dimanche 6 décembre, la réponse est tombée tout aussi nette. C’est non ! Avec un taux de participation tout à fait exceptionnel de plus de 78 %, à la double majorité des votants et des cantons, les Suisses n’ont pas voulu de cette Europe-là ; 16 cantons sur 23 l’ont refusée, même si le décompte des voix ne fait apparaître qu’une très faible majorité de 50,3 % de non contre 49,7 % de oui. (Disons pour comparaison que si, en France, il y avait eu cette même exigence de double majorité des départements et des votants, le traité de Maastricht serait passé à la trappe.) À l’évidence, les appareils des partis et des associations syndicales ont été désavoués par leurs bases. Il en est de même pour le Conseil fédéral (gouvernement) dont cinq des sept membres se sont engagés à fond en faveur du oui.

Ce verdict peut, certes, satisfaire à première vue toutes celles et tous ceux qui se sont engagés dans cette campagne à la fois contre cette Europe du capital, du démantèle-ment social, du chômage et de l’exclusion, et en faveur d’un autre projet, celui d’une Europe des peuples, n’oubliant ni les pays de l’ex-bloc de l’Est ni les rives sud de la Méditerranée. Malheureusement, on ne saurait se cacher qu’il est aussi l’expression d’une importante frange frileuse et xénophobe de la population. D’autre part, on constate une très nette cassure entre les parties francophone et germano-phone de la Suisse : massivement pour à l’ouest, massivement contre à l’est et au sud, dans les régions italophone et romanche. Il convient toutefois de ne pas exagérer l’importance de ce facteur, même si les médias en font aujourd’hui leurs choux gras et que la soirée télévisée du 6 décembre avait tout de la veillée funèbre pour cette même raison. En fait, il s’avère que la crise de confiance entre les élites », élues ou autoproclamées, est depuis longtemps bien plus marquée en Suisse alémanique qu’en Suisse romande, ce qui est loin d’être un facteur négatif. D’autre part, il faut savoir que la campagne en Suisse romande a constamment cherché à démoniser l’adversaire en ne donnant la parole (pas souvent d’ailleurs) qu’à la seule droite populiste et en boycottant systématiquement toute expression du non de gauche. Un exemple ? La création d’un comité de liaison au niveau national entre syndicalistes, militants dissidents du PS et du PdT, de militantes féministes… n’a été annoncée par aucun journal, je dis bien aucun, et pas un seul journaliste ne s’est rendu à la conférence de presse convoquée à cet effet. Vous avez dit démocratie ?

Il faut maintenant s’attendre à un durcissement de la lutte au plan social. Les grands patrons, privés de l’instrument qui leur aurait permis d’activer le démantèlement des acquis, ont annoncé la couleur dès le 6 décembre au soir : ils exigent des pouvoirs politiques la revitalisation de l’économie, nouveau terme euphémique, remplaçant celui de déréglementation qui a décidément trop mauvaise presse. Mais cela, on le savait. Espace économique européen ou pas, Communauté européenne ou pas, les attaques du capital contre les salariés s’intensifient chaque jour. Et là, il faudra bien que, à l’instar des paysans, les travailleurs de toute l’Europe fassent enfin front commun.

De notre correspondante helvétique





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