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Néo-impressionnisme

Théo Van Rysselberghe, le peintre venu des Flandres

Le jeudi 13 mai 1993.

Dans les numéros 887 et 895 du « Monde libertaire » , nous découvrions Paul Signac puis Maximilien Luce. Aujourd’hui, il est question de Théodore Van Rysselberghe (1862-1926), dont le parcours artistique et l’engagement politique s’apparentent étroitement aux premiers.



La ville de Gand rend actuellement hommage à un peintre qui fut le représentant du néo-impressionnisme et de l’anarchisme en Belgique [1].

Théodore (dit Théo) Van Rysselberghe est né à Gand dans une famille aisée qui comprenait des architectes, un ingénieur, un physicien. Il étudie la peinture aux Académies des Beaux-Arts de Gand et de Bruxelles. En 1884, un voyage en Espagne et au Maroc lui fait découvrir la peinture claire et les tonalités vives alors que ses premières œuvres étaient plutôt sombres et académiques.

À son retour en Belgique, il participe à la fondation puis aux activités du Groupe des Vingt, dont le secrétaire est Octave Mans. Ce groupe avait pour objectif de favoriser les liens entre les artistes français et belges de lutter pour « la défense d’un art intransigeant » et d’être le représentant de « l’insurrection consciente et organisée contre l’académisme ». À partir de 1881, Octave Mans publie la revue L’Art moderne.

À Paris, Théo Van Rysselberghe se lie d’amitié avec Georges Seurat. Au début, il n’est pas convaincu par ses théories sur le divisionnisme (pointillisme) mais la découverte du tableau-manifeste Un Dimanche après-midi à Vile de la Grande-Jatte (1884-1886) l’enthousiasme.

Jusqu’à la fin du siècle aux côtés de Paul Signac [2], Maximilien Luce [3], Henri-Edmond Cross,
Charles Angrand, il pratiquera cette technique. Il sera à peu près le seul à l’appliquer aux portraits (portraits d’Octave et de Madame Mans, d’Émile Verhaeren…).

Théo Van Rysselberghe a toujours été un esprit frondeur et indépendant. Il traitait les peintures officielles de « putains de l’art ». Il n’est pas étonnant qu’il adopte les idées anarchistes comme Signac et Camille Pissarro avec qui il se lie d’amitié. Il est également l’ami du critique d’art Félix Fénéon. D’après celui-ci, le fantasme de Van Rysselberghe aurait été de vivre en roulotte, faire des expositions itinérantes et, une fois le succès obtenu, mettre le feu à ses peintures, sans doute pour lutter contre la spéculation. Heureusement pour nous ses toiles ont survécu.

À la mort de Seurat (1891), Signac le charge de régler les problèmes de succession de celui-ci. En 1892, on trouve son nom dans une liste de donateurs à une souscription organisée par le journal L’En-Dehors au profit des enfants d’un compagnon de Ravachol emprisonné. Après les attentats de 1894, nombreux sont les anarchistes qui s’enfuient en Belgique pour échapper à la répression. Théo Van Rysselberghe est là pour les accueillir. Il rencontre Bernard Lazare, Élisée Reclus, Camille Pissarro qui dira de lui : « Théo est vraiment charmant pour nous et fait tout son possible pour nous rendre le temps agréable ». Ensemble, ils iront peindre à Bruges et à Knokke, bien que Pissarro s’éloigne du divisionnisme qu’il qualifie de « froide exécution ».

Théo Van Rysselberghe va participer à l’aventure du journal Les Temps nouveaux [4]. Dès 1896, Jean Grave appelait ses amis artistes à rejoindre le peuple dans sa révolte et à aider par leurs œuvres à transformer le monde. Il veut bien donner des œuvres au journal, mais n’est pas enthousiasmé par le dessin de commande. « Un dessin quelconque, par sa plastique, a suffisamment sa raison d’être et il aura son rôle éducateur autant qu’un dessin philosophique. Je suis inapte à ce genre-là de dessin : tous ceux que j’ai essayé de faire m’ont donné beaucoup de mal et sont à mes yeux archi-ratés. »

Pour l’album de lithographies du journal, il donnera en 1897 Les Errants ; il réalise le dessin de couverture de la brochure de Pierre Kropotkine La Morale anarchiste en 1898 et fait un autre dessin en 1905. Il participe par ses dons aux tombolas de 1899, 1900, 1908 et 1912 et offre trois eaux-fortes en 1909. En 1901 avec Maximilien Luce et Lucien Pissarro, il illustre un livre pour enfants écrit par Jean Grave, Les Aventure de Nono. En 1896, Théo Van Rysselberghe voyage et peint en Hollande avec Signac qui lui avait offert en 1893 l’une de ses premières toiles de Saint-Tropez. À cette époque le Groupe des Vingt a été remplacé par la Libre esthétique. Il en est l’un des membres fondateurs. Ce mouvement a pour principal but d’instaurer un art social. Il s’intéresse beaucoup à l’Art nouveau et aux arts décoratifs (meubles, bijoux, typographie, illustrations de livres).

En 1898, il s’installe à Paris et fréquente les écrivains symbolistes. Un de ses tableaux, La Lecture (1903), met en scène autour d’Émile Verhaeren, poète socialiste belge, le peintre Cross, les écrivains Maurice Maeterlinck, André Gide et Francis Viélé-Griffin, le biologiste Henri Ghéon, le médecin Félix Le Dantec ainsi que Félix Fénéon qui fume une cigarette, debout contre la cheminée, l’air très détaché. Plus tard, il s’installera à Saint-Clair dans le Var où il peint de nombreux paysages.

À la fin du siècle dernier, nombreux furent les intellectuels qui flirtèrent avec l’anarchisme. Chez la plupart des écrivains symbolistes, ce ne fut qu’une mode passagère [5]. Par contre l’engagement des peintres néo-impressionnistes fut beaucoup plus sincère et durable.

Philippe (Miramas)


[1Exposition au musée des Beaux-Arts, Citadelpark, Gand, jusqu’au dimanche 6 juin 1993.

[2Cf. Le Monde libertaire n° 887.

[3Cf. Le Monde libertaire n° 895.

[4Cf. Carole Reynaud-Paligot, Les Temps nouveaux (1895-1914), édition Acratie. 130 p. 70 F.

[5Cf. Ravachol, un saint nous est né, présenté par Philippe Oriol, éditions L’Équipement de la pensée. 127 p. 95 F.





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