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Réconciliation ou Françalgérie ?

Le jeudi 6 mars 2003.

Plus de quarante ans parès une indépendance arrachée malgré les ignominies de l’État français, le gouvernement algérien et celui de l’ancienne métropole célèbrent « leur » réconciliation en faisant de 2003 l’année de l’Algérie ou Djezaïr. Mais derrière flonflons et rencontres culturelles, la célébration prend un gout saumâtre qui suscite de vives protestations.



À peine l’indépendance acquise, l’Algérie passe sous la coupe de généraux. Enrichis du détournement de la rente pétrilière, ces derniers et la Sécurité militaire ont organisé le contrôle et le racket du pays. Après quelques efforts (médecine gratuite en 1973, effort notable de scolarisation), les revers frappent vite la population (30 % de chômeurs en 2002, un tiers des Algériens vit en dessous du seuil de pauvreté, fermeture de l’accès aux soins, etc.) alors qu’en 1995, les avoirs privés à l’étranger s’élévaient à 30 milliards de dollars, soit 100 % de la dette extérieure. La pauvreté n’est pas l’apanage de chacun.

Rejeté logiquement par la population, le trust des oligarques se lancent, pour contrer et manipuler la contestation, dans une politique d’islamisation. Instauré en 1984, le Code de la famille l’égalité des sexes. Ce retour aux pratiques ultra-patriarcales est encore renforcé par l’article 54 de la loi d’avril 1991 qui annihile de facto les droits politiques des femmes mariées. Las ! les galonnés n’en restent pas là. Concédant le multipartisme en 1989, ils consacrent l’islamisme. Le FIS (Front islamique du salut) peut remporter le premier tour des législatives de décembre 1991 (48 % des vois, mais avec une abstention de 41 %). Le prétexte est trouvé pour restaurer la dictature !

En février 1992, l’état d’urgence est proclamé, le processus électoral stoppé. Pour concerver le soutien occidental, la junte militaire nomme Boudiaf, l’un des pionniers de la guerre d’indépendance à la tête du « Haut comité d’État ». Peu désireux de servir la soupe aux généraux et cherchant au contraire des preuves de leur corruption, il est assassiné dès juin. Qu’à cela ne tienne ! Pour le bien de leurs affaires, les généraux entrainent voire organisent la guerre civile qui ensanglante l’Algérie (200 000 morts) Les témoignages de la collusion entre GIA (groupes islamistes armés) et Sécurité militaire s’accumulent quand ce n’est pas l’armée elle-même qui est responsable de certains massacres comme en 1997 [1].

Pourtant, à trop tirer la ficelle intégriste, on perd de sa crédibilité. Aussi, en 1999, la clique des emmédaillés donne la présidence à un civil, ancien cadre du FLN après un simulacre de campagne électorale (la plupart des partis d’opposition quittent ce jeu tronqué). Boutéflika, une fois « élu » prône la « concorde civile », ouvrant son gouvernement aux islamistes « modérés » et à l’opposition laïque dont le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie).

Cela dit, les pratiques affairistes ne s’estompent pas. Facilitées par la privatisation à outrance (hydrocarbures compris, adhésion future à l’OMC oblige), elles laissent nombre d’Algériennes et d’Algériens sur le carreau. L’ère Boutéflika coïncide ainsi avec l’apparition du milliardaire Rafik Khalifa. Derrière lui, on retrouve aussi bien le président que Larbi Belkheir, l’un des généraux mafieux. Notre DGSE nationale « s’inquiète » d’ailleurs de cette holding opaque qui sert sans doute à blanchir l’argent des militaires [2]. Cela n’empêche pas notre milliardaire d’être l’un des principaux bailleurs de fonds de Djazaïr 2003 dont l’objectif reconnu officiellement est de s’acheter la reconnaissance internationale… et au diable l’avarice pour un pays appauvri [3] !

Vieilles sympathies barbouzardes [4]

Certains milieus n’ont pas attendu 2003 pour coopérer. La clique au pouvoir a été largement formée dans l’armée coloniale française et, certains, comme Khalef Nezzar -ancien ministre de la défense, poursuivi pour usage de la torture et qui a du quitter la France grâce à la bienveillance de la DST - sont presques des ralliés de la 25e heure au mouvement de libération nationale. Formés par Aussaresses et autres disciples de Jacques Foccard, ils n’en ont pas oublié les pratiques et conservé des liens. Avec l’aide de la France, toute enquête internationale sur les crimes commis depuis 1991 est bloquée.

Longtemps aidée discrètement par des officines françaises, la junte militaire a usé les cordes de la lutte contre le terrorisme islamique pour gagner le soutien de la France. Elle est aussi une probable partie prenante du massacre des moines de Tibéhirine [5] ou des attentats parisiens de 1995 [6]. Cela dit, il n’y a pas de quoi bouder trop longtemps ! Dès la fin de 1995, les réseaux Pasqua-Marchiani auraient retrouvé le chemin de l’Algérie, et Chirac a reconnu paisiblement l’élection du général Zéroual, candidat de l’armée. La collaboration entre armées française et algérienne aurait alors reprs de plus belle. Quant à la DST, elle serait si impliquée dans le soutien au régime qu’elle provoque l’ire de la DGSE, sa collègue en barbouzerie. Outre les attaques contre Khalifa, elle déplore l’instauration d’un « État policier » et l’usage systématique de la torture. Quand on connait les pratiques de l’ancien SDECE foccartien en Françafrique, il ne faut y voir qu’une querelle de services.

Les solidarités barbouzardes ne s’arrêtent pas là. Elf, aujourd’hui Total, avec son cortège de mercenaires, a cogéré la rente pétrolière avec les généraux. Elf-Sanofi et Mérieux seraient impliqués dans le détournement de médicaments [7].

Enfin, tout en jouant la carte du 11 septembre 2001 pour courtiser les États-Unis, le gouvernement Boutéflika participe désormais ouvertement aux destinées de la Françafrique [8]. Bref, voilà bien de quoi sabrer le champagne et poursuivre une fructueuse collaboration sur le dos des milliers de morts ?

Loin des salons, un peuple en lutte

Acculé à la misère, le peuple algérien ne se laisse portant pas dompter. Répression féroce et menace intégriste ou non, nombre d’Algériennes et d’Algériens n’ont cessé le combat et délaissent de plus en plus un jeu électoral truqué ou inutile d’où une abstention exponentielle (41 % en 1991, 80 % [98 % en Kabylie à l’appel du mouvement des Aarchs] en 2002).

Parmi les grands mouvements, celui des femmes apparait à la fin des années 70 contre ce qui devient le Code de la famille. Bien des militantes cantonnées au sein du FLN, qui prônait alors une égalité des sexes de façade, finissent par déserter l’ancien parti unique. Rejointes par d’autres femmes, le mouvement s’organise au plan natioanl à la fin des années 80 pour lutter contre le sort qui leur est réservé : travailleuses méprisées, femmes mariées infantilisées, divorcées sans aucun droit ni respect et bâillonnées politiques. Malgré les pressions conjointes du pouvoir et des « barbus », allant jusqu’à la mort ou au viol, elles n’ont jamais déserté le combat et leur voix est toujours plus forte.

Un autre mouvement part de Kabylie au printemps 1980 contre l’État qui recycle les délires jacobins et génère la misère. Jamais disparu, il reprend de plus belle au printemps 2001, accompagné d’une répression des plus féroces depuis l’assassinat en avril 2001 d’un lycéen dans une gendarmerie [9]. Aujourd’hui, le mouvement ne s’est pas essoufflé et les pressions sanglantes (200 morts depuis avril 2001, manifestants et délégués arrêtés, brutalisés, etc.) n’y font rien. L’État use de nouveau, sans succès, de la menace intégriste et de l’amalgame : au moment où la jeunesse kabyle se soulève, apparait un groupe intégriste en Kabylie : le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) de Hassan Hattab.

Malgré les velléités récupératrices du FFS (Front des forces socialistes) ou du RDC (discrédité pour sa participation au gouvernement Boutéflika), le mouvement reste autonome. Organisé sur le principe des coordinations communales ou Aarchs [10], regroupées en comités de villes et villages de sept départements, on y pratique l’auto-organisation à la base (décisions adoptées par consensus ou à la majorité des trois quarts, révocabilité des mandats, etc.) Loin de se cantonner à de simples revendications identitaires archaïsantes et encore moins autonomistes comme on le lit trop souvent [11], les Kabyles luttent contre la misère généralisée et contre la « mafia des généraux » et cherchent, au-delà de la seule Kabylie, à étendre leurs revendications à tout le pays comme en 1980 ou au printemps 2001 où les grandes villes furent placées en état de siège pour empêcher la « contagion ».

Peine perdue, en 2001, le mouvement a gagné une large partie de l’Algérie. Aujourd’hui, la plateforme d’El-Kseur adoptée la 11 juin 2001, non négociable, leur sert de revendication minimale et il y a peu, les coordinations d’Aarchs ont reçu le soutien du Mouvement féminin démocratique autonome et de la Coordination des comités de citoyens d’Alger [12]. En comptant la révolte toujours plus dur de la jeunesse, la boucle se boucle, et l’ensemble de l’Algérie pourrait bien finir par renverser ce régime corrompu, même si aucun de ces mouvements ne se déclare révolutionnaire.

Loin des cérémonies officielles d’une Françalgérie nauséeuse, soutenons celles et ceux qui combattent « barbus » et « barbouzes » pour une société égalitaire !

Romain, Gromélifa


[1Rapport d’Amnesty International sur l’Algérie, 18 novembre 1997.

[2Le Canard enchainé, 8 novembre 2002.

[3Le Monde, 20 décembre 2002.

[4Voir François-Xavier Verschave, Noir silence, Paris, 2000, p. 246-255.

[5Libération, 23 décembre 2002.

[6Libération, 16 février 1998.

[7D. Hadjajdj, Corruption et démocratie en Algérie, Paris, 1999.

[8Libération, 5 février 2003 et Tribune libre international, n° 38.

[10Pour de plus amples informations lire Le Combat syndicaliste, n° 183

[11À titre d’exemple, G. Mouffok in Le Monde diplomatique de juillet 2001 et 2002. Les revendications autonomistes sont imputables au seul groupe de Ferhat Mehenni peu représentatif. Cela dit, toute critique des Aarchs n’est pas sans fondement. La coordination des interwilayas des 30 et 31 aout 2001 déplorait elle-même « l’absence d’élément féminin ». Loin de l’ostracisme, c’est au problème d’une Algérie et partant d’une Kabylie patriarcale que nous sommes confrontés, avec l’espoir que le mouvement massif des femmes y mette un terme.

[12Courant alternatif, février2003.





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